ROME, ET SAINT-PIERRE
A Monsieur de Nedilly '.
J'aimerais mieux, je crois, vous faire quatre fois la description de tout le reste de l'Italie, qu'une seule fois celle ' Rome. Elle est belle cette Rome, et, si belle que, ma foi, il le reste me paraît peu de chose en comparaison. Quand 1- n'avais rien à faire dans les auberges, je me mettais en
I obe de chambre et en bonnet, et je vous écrivais à la hâte I' farrago^ de tout ce qui m'avait précédemment passé par la tête ou devant les yeux. Aujourd'hui c'est un établisseiiit^nt fait, une vie réglée, où, le temps étant distribué, il
II est guère possible d'avoir de l'exactitude et assez de loisir l'oiir vous envoyer comme ci-devant de gros volumes. Tout /" que je puis faire, c'est d'être exact dans la correspondance, et de vous parler aux uns et aux autres, tantôt d'une chose, tantôt d'une autre, selon vos goûts différens et selon qu'elles me reviendront dans l'idée. Après tout, que pourrais-je vous dire sur cette matière qui ne fut un rabâchage perpétuel? Cette ville a été tant vue, tant décrite; il y a tant de plans, tant de figures, qu'il ne tient qu'à vous de
1. Elle sert, paratt-!), ft en masquer au contraire l'irrégularité. — One visite au Louvre illustrerait cette lettre : voyez, dans la grande galerie du bord de l'eau, plusieurs tableaux qui montrent divers as-
pects de Venise, le Grand Canal, ia place Saint-Marc.
i. M. de Neuilly, conseiller au Parlement de Dijon, fut ensuite ambassadeur à Gènes.
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faire, comme madame lïoudart, un voyage sédentaire dans votre cabinet. Faites mieux, mon cher Neuilly, réservezvous pour un temps plus propice : les circonstances ne sont pas toujours les mêmes. Ce que vosafîaires n'ont pas permis que j'obtinsse de vous à mon départ, j'en veux avoir ma revanche une autre fois. J'y reviens avec vous, et nous débaucherons Maleteste*- C'est une grande affaire que ce voyage-ci, quand on l'examine de loin et qu'on le fait pour la première fois; à la seconde, ce n'est rien. L'expérience, la connaissance du pays et des usages, celle de la langue, aplanissent ce qu'il peut y avoir de difficultés. Les nôtres ne sont survenues que des fausses mesures que nous avons souvent prises, faute d'être instruits ; la plus fausse est la manière dont notre tour se trouve pris pour parcourir l'Italie.
Si vous voulez venir faire une course d'un an, je vous conseille de partir au commencement de septembre et de passer par la Provence, sans oublier de voir Nîmes; je vous engage aussi à vous embarquer à Toulon, à passer à Gênes, Viareggio, Livourne, Pise, Lucques, Florence, Sienne; à arriver à Rome le 20 octobre, et à en partir huit jours après pour Naples, atin d'y être pour la Toussaint, où la belle saison dure encore, et où les spectacles commencent ; vous devez en être de retour avant la fin de novembre, et séjourner à Rome jusqu'aux environs de la fête de l'Ascension, pour laquelle il faut être arrivé à Venise, en passant tout droit rapidement par la route de Lorette, Ancône, Ravenne. Vous aurez le petit carnaval de Venise plus beau et moins fastidieux que le grand, qui ennuie par sa longueur. Revenez en France par Vicence, Vérone, Mantoue, Bologne, Modène, la Lombardie, Parme, Plaisance, Milan, les îles Borromées, Pavie; bientôt je vous vois à Turin, Chao^ béry, Genève, Besançon. Vous voilà de retour chez vous; vous ai mené sans fatigue. Or ça, à quand la partie?
Quand vous serez ici, car je crois vous y voir déjà avec moi, quelle impression croyez-vous que vous fera le pre-
t. M. de Villey de Maletestc, con- l grand amateur de musique, de seiller au Parlement de Dijon, | spectacles et de littérature.
mier coup d'œil de Saint-Pierre? Aucune. Rien ne m'a tant surpris à la vue de la plus belle chose qu'il y ait dans l'univers, que de n'avoir aucune surprise; on entre dans ce bâtiment dont on s'est fait une si vaste idée, cela est tout simple. Il ne parait ni grand ni petit, ni haut ni bas, ni large ni étroit. On ne s'aperçoit de son énorme étendue (|ue par relation, lorsqu'en considérant une chapelle, on la trouve grande comme une cathédrale; lorsqu'en mesurant un marmouset* qui est là, au pied d'une colonne, on lui trouve le pouce gros comme le poignet. Tout cet édifice, par l'admirable justesse de ses proportions, a la propriété de réduire les choses démesurées à leur juste valeur. Si ce bâtiment ne fait aucun fracas dans l'esprit à la première inspection, c'est qu'il a cette singularité de ne se faire remarquer par aucune. Tout y est simple, naturel, auguste, et par conséquent sublime. Le dôme, qui est à mon avis la |)lus belle partie, est le Panthéon tout entier, que Michel Ange a posé là en l'air, tout brandi de pied en cap. La parlie supérieure du temple, je veux dire les toits, est ce qui étonne le plus, parce qu'on ne s'attend pas à trouver là-haut une quantité d'atehers, de halles, de coupoles, de logemens habités, de campaniles, de colonnades, etc., qui forment, en vérité, une espèce de petite ville fort plaisante. La moindre partie de l'église, à ce que je trouve, est le portail»; ni celui-là ni celui qu'on vient de faire à Saint-Jean de Latran, quoique assez beaux l'un et l'autre, ne répondent à la majesté des bàtimens. Comment ceci a-t-il pu être construit par des gens qui avaient devant les yeux la façade de la Cuna Antoniana* et c(*lle du Panthéon?
Ce que l'on fait de mieux à présent, c'est d'ôter tous !<> tableaux des chapelles de Saint-Pierre, que l'humidité avail
1. ilarmottset, figure gi-otenque sculptée sur la façade d'un édifice.