‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 2 sur 558 · BOULEVARD. SAIN T-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD. SAIN T-GERMAIN

On trouvera dan» l'Introduction aux Lettrée du xvn* stècle* des réflexions sur le style épistolaire, et une étude sur l'histoire et sur l'importance du genre. Il me suffira ici d'y renvoyer ; et sans revenir sur les généralités, je me bornerai à indiquer en quelques mots les principaux caractères que présente l'ensemble des correspondances du siècle dernier.

Si peu que le lecteur soit au courant de l'bistoire politique et littéraire du xvni' siècle, il n'aura pas de peine à découvrir, même dans ce choix nécessairement incomplet, le mouvement d'idées qui prépara de loin et amena enfin la Révolution française. On concevra aisément que je n'aie pas toujours donné les pages qui caractérisent le mieux l'esprit de nos philosophes et de la société qu'ils avaient imbue de leurs maximes: l'avantage du xvii* siècle, c'est qu'on n'y sort g^re du bon sens et de la mesure que ptÊt des emportements de foi, pour se précipiter dans le mysticisme ou dans l'ascétisme. Ces excès-là n'ont rien de dangereux, surtout aujourd'hui : et quand on rencontre des lettres qui nooi éclairent le fond des cœurs du xvii* siècle, et nous indiquent la qualité ou la force du ressort religieux en ce temps-là, il ne se trouve point de considération morale qui aille contre l'intérêt historique ou psychologique, et qui fasse bannir ces pièces d'un ouvrage d'éducation. Il n'en est pas de même du xnu* siècle : et l'on ne saurait mettre sous les yeux des jeunes gens touà les textes qui donnent la mesure exacte de l'âme du xvui* siècle. Cependant, malgré la discrétion qui est imposée sur ces matières, on verra facilement, par les extraits d'assez nombreuses correspondance»,

1. Choix d* Lettre* du xvii* siècle, par G. LansoD, Hachette al C**, 1 vol. in-16.

u INTRODUCTION.

quel a été le succès de la propagande philosophique, la diffusion des idées nouvelles à travers toutes les classes, l'esprit d'examen et d'indépendance répandu partout, depuis la comtesse d'Egmont jusqu'à Mlle Phlipon. Tout ce qui liait et soutenait l'ancien régime et l'ancienne société se dissout et se détache peu à peu : la foi monarchique s'en va dans la haine du despotisme et dans le mépris des personnes royales; la règle morale, l'idée du devoir cèdent la place à la vague sympathie et à la sensibilité bienfaisante; le sentiment religieux s'oblitère, et les plus charmantes, les plus sensées, les meilleures femmes du siècle n'ont pas un mot, pas une pensée pour Dieu. Toutes les pensées de tous et de toutes sont bornées à la terre, et Voltaire en vérité est encore un des moins irréligieux du temps : au moins est-il préoccupé de Dieu et d'un certain au delà.

A mesure qu'avancera le siècle, la passion remplacera la raillerie, et le scepticisme se transformera en enthousiasme : n'attendant plus rien d'une autre vie, on voudra arranger celle-ci le plus commodément possible. On ne rêvera plus que réformes sociales : la politique ne sera plus une matière à épigrammes ou à couplets. Les femmes auront des indignations éloquentes contre le coup d'État Maupeou, des admirations enflammées pour la liberté anglaise et la république américaine. L'aristocratie française se désarmera ainsi par son adhésion aux principes qui devaient la détruire avec tout l'édifice social. C'était elle qui avait préparé le terrain, miné à l'avance tous les obstacles qui pouvaient arrêter les idées révolutionnaires : c'était elle qui avait applaudi aux coups portés par Voltaire, par Rousseau, par l'Encyclopédie, à la religion, à la monarchie. C'était d'elle plutôt que des livres mêmes que ces doctrines s'étaient infiltrées dans les classes populaires. Il fallut qu'elle fût battue pendant vingt ans par la révolution triomphante, pour se refaire une foi monarchique et religieuse.

Ce siècle de dissolution politique, religieuse et morale, qui fut pourtant compensée par l'acquisition et la diffusion de quelques grandes idées, bienfaisantes et fécondes, bases nécessaires de l'organisation future, ce siècle fut l'époque la. plus brillante de la société française. Jamais la conversation ne fut plus étincelante : et cela se conçoit. La liberté effrénée que les esprits exerçaient comme le droit naturel de l'être pensant, l'absolue indépendance du jugement, la révolte universelle contre la tradition et l'autjrité, la souveraineté de la raison individuelle.

INTF.OnUCTION, m

et, sous le nom ds raison, de la fantaisie et de la sensibilité individuelles, donnaient un intérêt bien vif à la conversation, dont le domaine était ainsi infiniment étendu : de la plus haute métapliysi<]ue aux scandales du jour, de la tragédie nouvelle aux théories économiques, l'esprit se promenait hardiment, effleurant tout et pénétrant tout, ayant droit de tout penser et de tout dire : la seule limite qui fût maintenue, et qui était celle de la politesse et des convenances, n'excluait aucune pensée : elle contraignait seulement l'expression à être toujours de bon goût, fine et spirituelle. Elle ajoutait à l'intérêt des choses la séduction encore plus puissante des tours et des mots.

Ces apparences brillantes avaient leurs revers. Si on lit au fond de ces âmes, tout enivrées d'esprit, et pour qui les plaisirs du monde et de la conversation semblent être le complet bonheur, on y découvre beaucoup de tristesse, de vide et d'ennui. Cela s'aperçoit moins chez les hommes que divertissent les affaires, et qui échappent par l'action aux inquiétudes intérieures. Mais les femmes, à qui l'action est interdite, et qui ne peuvent que jouer de leur esprit, se lassent et se dégoûtent à la fin de ce jeu, si brillant qu'il soit, et quels qu'y soient les succès d'amourpropre. Elles sentent l'inutilité, la vanité de leur agitation, de leur effervescence, et que toute cette dépense d'esprit, cette intensité d'activité intellectuelle, sont en pure perte et ne tendent à aucune fin. Avec la foi et avec le sentiment moral, elles ont perdu ce qui donnait un but et faisait trouver un intérêt à la vie. la source d'action intérieure, qui rend l'âme contente par la conscience de pouvoir produire des effets utiles; elles n'ont plus l'occupation qui suffit à remplir notre vie, celle qui consiste à perfectionner, à embellir notre être moral. Leur âme s'est desséchée dans le culte de l'esprit, dans la poursuite exclusive de jouissances et de succès intellectuels : elles ont anéanti en elle jusqu'à la faculté d'aimer, qui au moins occupe le cœur. Elles aspirent à retrouver le don d'aimer, sans y réussir toujours. Celles qui aiment, connne Mme de Clioiseul toute dévouée à son mari, celles-ci se font avec cela du bonheur. Par l'exercice de la faculté d'aimîr, cesse la solitude de l'âme, qui retombait sur ellemême dans une ennuyeuse et mortelle langueur ; elle se tire de cette détresse morale, plus lourde à supporter que tous les maux effectifs, toutes les souffrances physiques.

Une tout autre considération vient à l'esprit quand on lit les lettres de ce monde spirituel : c'est qu'avec tout cet éclat, cette

iT INTRODUCTION.

verve, cette finesse d'épigramines, celle chaleur de passion, cet art de conter et de causer, la langue manifestement se défait et »e gâte. Le xvn« siècle était moins brillant : il avait une langue plus solide et plus sûie. En avançant dans la lecture du présent recueil, on verra diminuer insensiblement la propriété exacte des termes, la sobriété, la clarté, la précision ; le style aura moins de tenue et d'unité. Une diversité bizarre et choquante, toutes sortes d'inégalités, de disparates, et, pour ainsi dire, d'intempérances se feront sentir. Toutes les qualités de l'esprit, toutes les beautés de l'éloquence se rencontreront encore, mais par échappées, et mêlées à leurs contraires. On passera de la platitude aux envolées lyriques, et de la conversation familière aux grands effets de la tribune. L'équilibre, l'harmonie, la mesure feront défaut. La notion de la langue, de son génie et du juste emploi des tours et des termes s'alfaiblira. Philosophes, économistes, politiques, introduiront des façons de parler impropres et vagues, et les plus grands esprits envelopperont Je jargon leurs vues de génie ou les noieront dans le fatras. Cependant là encore la perte ne sera pas sans compensation. Vous verres,, au milieu des débris du style oratoire, naître la langue pittoresque, pure notation des impressions physiques et des émotions esthétiques que détermine la perception du monde extérieur : prenez-y garde, l'avenir est là. Nos Français, si longtemps voués au raisonnement, à l'analyse, à l'abstraction, commencent à ouvrir les yeux sur la nature, i lui offrir tous leurs sens et toute leur âme.

Au reste, tant d'idées et tant de sensations nouvelles amuseront les contemporains, que la plupart ne remarqueront pas ce qui leur manque et ne regretteront pas ce qu'ils perdent. Jamais l'humanité ne s'est complu davantage dans une de ses formes passagères. Ce siècle, et surtout cette fin de siècle, laisse dans l'esprit des hommes qui lui survivent un souvenir enchanteur. t Qui n'a pas vécu avant 1789, disait Talleyrand, ne connaît pas la douceur de vivre. » Les étrangers sentaient et subissaient les séductions enivrantes de la société française, auxquelles s'ajoutait l'éclat de la littérature, la plus riche et la plus parfaite alors qu'il y eût en Europe. Aussi combien en venait-il à Paris, de ces étrangers, à qui le monde faisait accueil, qu'il grisait d'éloges et de succès, pour peu qu'ils eussent d'esprit, de grâce et de fantaisie, et qui s'en retournaient chez eux, à jamais conquis aux goûts, aux idées, à la langue de la France ! Et dans leur pays ils gardaient le souvenir des moments enchantés qu'ils avaient passés

chef nous, ils avaient les yeux fixés sur l'aris, le cœur plein de regrets de n'y être plus et le désir d'y revenir, saisis de joie quant! ils apprenaient qu'on y parlait d'eux ot qu'on souhaitait de les revoir.

De cet empire universel exerce par I esprit français, dérive un caractère sensible de la littérature du xvni» siècle, qui ne s'aperçoit nulle part mieux que dans les lettres. On a dit souvent et avec raison que la litlératu-e de ce teinps-Ià était cosmopolite. Cela n'est pas vrai seulement en ce sens que nos écrivains pensent et écrivent en vue de l'humanité, et que leur action s'étend hors des limites de la nation, t.wr tout le monde civilisé. Mais cela est vrai aussi parce que nos écrivains, en ce temps-là, ne sont pas tous des Français : parce que notre langue est non seulement parlée, mais écrite, et écrite en perfection, par des étrangers, parce que nous avons le droit de revendi(iuer comme nous appartenant par les idées, par le style, par la langue, une foule d'hommes de tous pays, et parfois des hommes que la politique séparait de nous et faisait nos ennemis. Cela apparaîtra dans ce recueil, où, à côté des grands écrivains et des femmes les plus distinguées de notre pays, on verra figurer un roi de Prusse, une impératrice de Russie, un roi de Suéde, un roi de Pologne, uneélectrice de Saxe, un gentilhomme suédois, un abbé napolitain, un grand seigneur autrichien : et j'ai dû faire un choix, écarter plus d'un nom que j'aurais pu citer, comme la margrave de Baireuth, le comte de Creutz, le baron SchelTer, et bien d'autres, qui auraient pu nous fournir des pages vivement écrites. On le verra par ceux que j'ai admis, ces étrangers ont souvent manié notre langue excellemment; et l'un d'eux même doit compter pour un écrivain de race, presque pour un grand écrivain : c'est le roi de Prusse, Frédéric II.

Je ne sais, enfin, si les Lettrée du xvni» siècle n'en découvrent pas la vraie grandeur mieux que tout autre ouvrage de ce temps. Il y a tant de réserves à faire sur Voltaire, sur Diderot, sur Jean- Jacques, sur tous les individus et sur toutes les œuvres que l'on considère isolément : combien y en a-t-il que la comparaison avec les écrivains et les œuvres de l'âge précédent n'écrase? A ne regarder que la littérature et les noms dont elle s'occupe, il est vrai, comme l'a dit M. Faguct dans la Préface de ses remarquables études, que le xvui* siècle s'exténue et s'amincit et parait de moins en moins considérable entre le xvii« et lo iix* siècle. Hais élargissez votre vue, considérez toute la société,

Ti INTRODUCTION.

auteurs et public, voyez-les emportés tous d'un même élan vers la recherche de la vérité, de la justice et du bonheur; observez cette infinie curiosité, cette intensité de vie intellectuelle qui, de haut en bas, agitent et mettent en mouvement toutes les parties de ce monde-là, qui arrachent toutes les classes à lapathie et à l'égoïsme ; observez ce qu'il se mêle de généreuses aspirations à tant de légèreté, d'ignorance et d'illusion. Et vous ne douterez plus alors que le,xvui« siècle soit un grand siècle. Or c'est dans les Correspondances intimes que l'on peut le mieux, par delà la littérature, atteindre la société, prendre le contact de ce public, inspirateur et disciple à la fois des écrivains, connaître cet état général des âmes, qui fait les livres, et que les livres font. Je n'ai pas dissimulé les misères, les faiblesses, les injustices, les lacunes du xvin« siècle : j'ai dit, à l'occasion, comment, dans son enthousiasme pour la moitié de vérité sur laquelle il posait les fondements de l'ordre nouveau, il a méconnu la vérité, l'utilité, l'efiicacité de certains principes de l'âge précédent : et cependant j'ai la confiance que dans ce recueil, le xviii' siècle paraîtra grand. On y recevra, j'espère, l'impression de son activité, de sa fécondité. On y verra naître l'état moral et social — bon ou mauvais — où nous vivons, se former l'âme qui nous anime tous, quelles que soient nos opinions ; on y verra surtout la France devenir le cerveau et le cœur de l'Europe, et sa pensée le ferment de la civilisation universelle. Il faut toujours en revenir là : c'est la plus réelle grandeur de notre xvni* siècle.

Si j'avais cru ne pouvoir m'astreindre, dans le recueil du xvii* siècle, à ne donner que des lettres complètes, j'ai dû avoir bien moins de scrupules encore pour le xviii' siècle. Une qualité qui manque en effet alors à presque tous les auteurs de lettres (j'en excepte Voltaire et quelques autres), c'est la brièveté. Ce qu'ils jettent sur le papier au courant de la plume, prend volontiers les dimensions d'un volume, et je me serais réduit à ne prendre presque que le moins intéressant, si je n'avais voulu détacher souvent une page ou deux des longues brochures que Rousseau et surtout Diderot ont écrites sous le nom de lettres. Cette abondance se rencontre chez les hommes du monde et les femmes, et ce sont parfois des mémoires que le prince de Ligne €l la comtesse Jd'Egmont adressent à leurs correspondants.

INTRODUCTION tb

Je n'ai pas cru devoir, dans ce recueil, conserver l'orthographe ancienne. Je n'ai pas même gardé ici les imparfaits et autres syllabes en oi (pour ai) : la raison en est que Voltaire ayant réformé l'orthographe au milieu du siècle, et sa reforme n'ayant pas été universellement adoptée d'abord, je n'aurais pu garder l'unité d'orthographe d'un bout à l'autre de ce recueil, et le mélange des formes en oi et des formes en ai eût créé une confusion choquante. J'ai donc, dès la première page et pour tous les écri> vains, adopté les formes en ai. Il ne restera ici qu'un vestige et qu'un signe de l'orthographe ancienne, qui suffira pour conserver à ces letti-es comme un léger parfum du temps passé : c'est la suppression du t dans certains oluriels {atu et «na), suppression qui n'est pas du reste sans exemple même aujourd'hui, et que maintient encore dans certaines publications le respect des Uaditions de l'ancienne lanp:ue.

Je dois beaucoup, pour la correction de cette nouvelle édition, ;i M. J. Haust, professeur à l'Athénée royal de Liège, q^ji m'a envoyé de nombreuses et utiles observations. Je ne puis mettre ^ profit le minutieux examen qu'il a fait de ce livre sans lui téino» gner ici toute ma reconnaissance.

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