Et chacun fera à sa guise
2. Œuvres, éd. Lefèvre, t. VII et VIII. Les quatre lettres à U. de Malesherbes sont au t. I, à la suite des Confessions. — Cf. Fa^uet,
XVIII* Siècle, et, sur les rapport»
de Jean-Jacques avec Voltaire, Brunetiére, Revue des Deux Mort' des, 1" juillet 1886.
Z. Qui n'est pas encore écrite,
des eiitliousiasines, et toute sa personne se mêle toujours dans les abstractions qu'il enchaîne, les enveloppe, les échauffe et les colore : de quoi qu'il traite, c'est l'histoire ou souvent le roman de son cœur qu'il fait; et les plus hautes matières de spéculation ont sous sa plume un air de confidence intime, de confession échappée du fond de 1 ame. Il ne peut rien dire de plus dans des Lettres familières. Et puis Rousseau, quoi qu'on puisse le prendre souvent en flagrant délit de mensonge ou de déclamation, a été en un sens le plus sincère des hommes : s'il a répandu dans ses livres sa vie privée et ses sentiments les plus intimes, il a mis dans ses lettres les mêmes idées qui à chaque époque de sa vie inspiraient et remplissaient ses écrits ; on peut mesurer de quelle profondeur de conviction son éloquence est sortie, quand on le voit, parmi toutes les aventures et les misères de son existence inquiète, reprendre dans sa correspondance, résumer, défendre, prêcher les théories qu'il a exprimées dans ses ouvrages, avec toute la foi et l'ardeur d'un apôtre. Mais cela fait encore que les lettres ont peu de nouveauté ; elles ne contiennent presque rien qui ne soit plus fort et plus complet dans les autres écrits de Jean-Jacques. Enfin la forme de ces lettres n'a rien non plus qui les distingue : c'est le style oratoire, ample, chaud, emporté, qui a conquis le public et fait la gloire de Rousseau. Le moindre billet de trois lignes a cet accent, ce caractère qui n'appartient qu'à lui, parmi tant d'écrivains spirituels ou profonds : il est éloquent. Et dès que Rousseau s'abandonne à son génie et à sa passion — or il les domine bien rarement — ses lettres deviennent des discours, de la plus belle allure et du mouvement le plus vif, mais où rien ne rappelle le ton de la conversation, qui est natuïellement celui du style épistolaire.
Même les lettres de Jean-Jacques fournissent moins à sa biogi'a- I>hie qu'on ne croirait d'abord. C'est que Jean-Jacques est un romanesque, un visionnaire, à qui les événements ne servent que de point de départ pour tirer des conséquences, former des chimères et s'escrimer contre des fantômes. Les faits de sa vie ne tiennent guère de place dans ses lettres : il faut les chercher ailleurs ; ce que Rousseau nous donne, ce sont les craintes, les espérances, les soupçons, les agitations orageuses de son âme.
11 n'en reste pas moins que cette Correspondance offre le même intérêt que les autres ouvrages de l'écrivain : c'est dire «luelle en est la valeur Uttéraire et la beauté. On y trouvera ce Rousseau candide et cynique, intimement bon et immensément
leilleux , romanesque incnrablement, enthousiaste, afTectueux, les bras ouverts à tous et prêt à se jeter dans les bras de tout le monde, optimiste de premier mouvement, et par réflexion pessimiste, ignorant les usages et la langue du monde et mettant sur le compte de la société tous les déboires de sa vanité, toutes les déceptions de son imagination, irritable, mélancolique, misanthrope, et malade, l'âme profondément troublée et de plus en plus déséquilibrée, au point que les critiques et les médecins qui ont étudié son cas, n'ont dilFéré que sur le nom qu'il fallait donner aux bizarres manifestations de son état menta' et se sont accordés à reconnaître que bien des discours et des actions de Jean-Jacques, surtout dans ses dernières années, étaient d'un monomane ou d'un fou. Avec cela, et jusque dans les plus violentes crises de son mal, admirable écrivain et puissant penseur, logicien vigoureux, enivré de ses raisonnements, qu'il emploie parfois à confondre la raison, dialecticien subtil, maître sans rival dans l'ironie indignée, qui, surprend ou écrase, peintre ému et touchant de cette nature, dans laquelle il a toujours aimé à vivre, à laquelle il a conformé son âme et sa vie, puissant, immoral et fécond comme elle, par laquelle il a été si bien façonné, possédé, exalté, qu'il en est devenu incapable de comprendre la société, et s'est mis à la haïr; enfin c'est le plus grand orateur et le plus grand poète de ce temps : la maladie, comme chez Pascal, agrandissait son éloquence, lui ouvrait au fond de son cœur des sources plus profondes, et lui donnait en même temps des prises plus fortes sur la sensibilité des lecteurs.
Tel est Rousseau, et tel on l'apercevra déjà assez distinctement dans le peu de lettres que je donne ici. Pour le bien entendre, et comprendre quelles sont les parties du caractère et les moments de la vie morale de Rousseau qu'elles éclairent, il sera utile de se rappeler nettement la succession de ses aventures et les phases diverses de son existence agitée.
Qu'on se représente ce fils d'un horloger, nourri dès l'enfance de romans et des Vies de Plutarque, prenant à Dossey, chez le pasteur Lambercier, l'amour de la nature et de la vie champêtre, et de là passant dans le cabinet d'un greffier, dans l'atelier d'un graveur, où des germes de mépris pour les institutions de la société et de haine pour la méchanceté des hommes se déposent dans son cœur. Il fuit (1728) : Mme de VVarens s'intéresse à lui. Le voilà successivement catéchumène dans un hospice de Turin, w il se fait catholique, laquais, montreur de curiosités, vagaboml
séminariste, employé du cadastre à Chambéry, élève et ami de Mme de "Warens aux Charmettes, où il reste de longues années, et d'où il sort instruit et mûri, précepteur, musicien, secrétaire cl 'ambassadeur à Venise, copiste de musique à Paris, secrétaire de Mme Dupin, et collaborateur de l'Encyclopédie. Tout d'un cou]' le voilà célèbre : en un jour le Discours contre les Lettres et /es Arts l'a mis au premier rang des écrivains (1749). Son Discours sicr l'inégalité^ sa Lettre sur les spectacles achèvent de lui conquérir le puLlic : mais déjà de sombres soupçons hantent son imagination; il a bientôt rompu avec ses amis, Grimm, Dalembert, Diderot, et toute la a coterie holbachienne ». D'abord Paris lui est odieux : le vagabond qu'il est, le primitif, l'homme de la nature aspire à la liberté, aux bois, à l'air, au ciel profond et vaste. Il s'établit à l'Ermitage chez Mme d'Épinay (1756) : bientôt son indépendance s'effarouche de cette obligation, que des amis indiscrets lui rappellent maladroitement, et il se retire à Montlouis près de Montmorency, acceptant l'hospitalité du maréchal de Luxembourg. Il y achève la Nouvelle Héloïse ; il y écrit le Contrat social et Y Emile : mais alors un orage éclate sur sa tôte. L'Emile est brûlé à Paris et à Genève : Rousseau doit fuir. Il se réfugie à Motiers-Travers (1762), sous la protection du maréchal Keilh. C'est alors qu'il noue une intime amitié avec M. du Peyrou, dont le nom reviendra souvent dès lors dans sa correspondance. Ses eimemis, ou peut-être seulement son humeur inquiète et vagabonde, le chassent de l'asile où il avait trouvé le repos pendant trois ans. Il passe deux mois à l'Ile Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne (1765) : le sénat de Berne l'oblige d'en sortir. Il s'apprête à se rendre à Berlin, quand son ami l'historien Hume ra[)pelle en Angleterre. Il s'installe à Wootton, dans le Derbyshire (1766); là il se croit en butte à de nouvelles persécutions, il se brouille avec Hume, qui devient dès lors l'un des chefs de la conspiration universelle dont il se croit victime, et à laquelle tout le public trompé ou effrayé lui semble s'associer. En mai 1707, il traverse Paris, et s'établit à Trye chez le prince de Conti sous un faux nom ; mais il ne se sent bientôt plus en sûreté, il fuit en Dauphiné, à Bourgoin, puis à Monquin. Le voilà de nouveau .'i Paris en 1770 : il rompt toute correspondance avec ses amir-, tout commerce avec le monde. Il s'enferme rue Plâtrière au cirtquième étage. Quelques rares personnes sont admises à pénétrel chez lui : tous les curieux qui veulent le visiter sont des ennemis, et les admirateurs des traîtres. Il va lire cependant chez la cora-
: ;se d'Eçmont ses Confessions ; il écrit ses Rêveries dun promeneur solitaire^ et ses Dialogues intitulés Rousseau juge de Jean-Jacqueny œuvre étrange d'éloquence, de logique et de folie. 11 copie de la musique, il en compose ; il herborise avec passion. Enfin, le 20 mai 1778, il accepte l'hospitalité du marquis de liirardin à Ermenonville, et il meurt le 2 juillet. On l'enterre au milieu du parc, dans l'île dite des Peupliers.
l - A PROPOS D'UN POT DE BEURRE.
A M. LE COMTE DE LaSTIC *.
Paris, le 20 décembre 1754.
Sans avoir l'honneur, monsieur, d'être connu de vous, j'espère qu'ayant à vous offrir des excuses et de l'argent, ma lettre ne saurait être mal reçue.
J'apprends que Mlle de Cléry a envoyé de Blois un panier à une bonne vteille femme, nommée madame Le Vasseur, et si pauvre qu'elle demeure chez moi ; que ce panier contenait, entre autres choses, un pot de vingt Hvres de beurre; que le tout est parvenu, je ne sais comment, dans votre cuisine; que la bonne vieille l'ayant appris, a eu la simplicité de vous envoyer sa fille *, avec la lettre d'avis, vous redemander son beurre, ou le prix qu'il a coûté, et qu'après vous être moqué d'elle, selon l'usage, vous et madame votre épouse', vous avez, pour toute réponse, ordonné à vos gens de la chasser.
J'ai tâché de consoler la bonne femme affligée, en lui expliquant les régies du grand monde et de la grande éducation; je lui ai prouvé que ce ne serait pas la peine d'avoir des gens, s'ils ne servaient à chasser le pauvre quand il vient réclamer son bien ; et, en lui montrant combien justice et humanité sont des mots roturiers, je lui ai fai»
1. Le comte de Lastie, alors colonel, plus tard maréchal de camp, épousa en 1755 Anne Charron de Uénars.