‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 23 sur 558 · LES GRANDS · texte numérisé non relu

LES GRANDS

A Madame la marquise du Dëffano.

Anet, dimanche 17 septembre 4747.

J'ai lu votre lettre à S. A. S. ; depuis qu'elle croit que vous ne viendrez pas h Anet, elle vous aime la moitié moins : c'est un soupçon que j'ai, qui me parait plus fondé que le vôtre sur le prologue de Voltaire : je l'ai reçu, et je crois toujours qu'il n'en a voulu qu'à Venise sauvée^. Quelque peu mesuré qu'il soit, se serait-il avisé de vous régaler d'une pièce offensante pour vos amis? J'ai mis votre conscience en sûreté sur le séjour à Passy : j'ai cru qu'on en recevrait une grande édification; mais la disposition actuelle a fait passer cet article sans remarque; peut-être cela vient-il de la pluie d'hier et de la hauteur du baromètre : ce qui est certain, c'est que l'humeur n'est pas belle». M. de Lassay* a mandé qu'il viendrait, en quelque temps que ce fût, quand même il n'amènerait personne. L'on voudrait toujours qu'il vous amenât ; car, en vous trouvant peut-être moins aimable, on ne désire pas moins de vous voir. Le désir

1. Il y a en effet dans le Prologue (le l'Échange une allusion s.ntirique à la Venise sauvée de Laplacc, imitée d'Otway, et jouée eu 1746.

2, M- de Staal, dans le Portrait de la duchesse du Maine, lui attribue une grande inégalité d'humeur. « Son humeur est impétueuse

et inégale : elle se courrouce et s'afflige, s'emporte et s'apaise vingt fois en un quart d'heure. Souvent elle -sort de la plus profonde tristesse par des accès de gaieté où elle devient fort aimable. »

5. Sur le naarquis de Lassay (1652-1738), voy. nos Lettres du XVII* siècle, p. 466 et suivantes.

d'être entouré augmente de jour en jour, et je prévois que si vous tenez un appartement sans l'occuper, on aura grand regret à ce que vous ferez perdre, quoi que ce puisse être. I Les grands, à force de s'étendre, deviennent si minces, ' qu'on voit le jour au travers : c'est une belle élude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie. Je passe bien à la- vôtre de ne se pas départir des 1 commodités ; mais je désapprouve qu'on se fasse un tourment du soin d'être à son aise, comme je le vois souvent. Je vois aussi que la délicatesse augmente à mesure qu'on la sert, et l'on est mal à force de vouloir être bien. Il faut prendre le temps et les gens, et les choses aussi, comme tout cela se trouve, et bien s'en trouve-t-on soi-même. Depuis que je ne veux plus rien, je me trouve mieux que si j'avais tout ce que j'ai jamais désiré : mais si je persisterai dans cet heureux état, qui le sait? ce n'est pas moi : je ne m'en inquiéterai pas d'avance.

Page 1