‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 241 sur 558 · Cf. p. 479, n · texte numérisé non relu

Cf. p. 479, n

2. Rousseau finit, s'il faut l'en croire, par y être presque lapidé.

Hais il s'est exagéré l'importance do l'attaque nocturne contre sa maison, dont il fait la raison principale de son départ en 1765.

ô. Voyei p. 320, et p. 327, n. 3.

4. En Derbyshire, dans une maison que M. Davenport avait mise à sa disposition. Rousseau était allé vivre en Angleterre sur les instances de l'historien Uume, mais il s'était brouillé avec lui : il revint eu France quelques mois après cetl« lettre.

dans mon cœur le prix qu'elle reçoit du vôtre : en vous lisant, en vous aimant par conséquent, j'ai souvent désiré d'être connu et aimé de vous. Je ne m'attendais pas que ce serait vous qui feriez les avances, et cela précisément au moment où j'étais universellement abandonné; mais la générosité ne sait rien faire à demi, et votre lettre en a bien la plénitude. Qu'il serait beau que l'ami des hommes donnât retraite à l'ami de l'égalité! Votre ofire m'a si vivement pénétré, j'en trouve l'objet si honorable à l'un et à l'autre, que, par un autre effet bien contraire, vous me rendrez malheureux peut-être, par le regret de n'en pas profiter ; car, quelque doux qu'il soit d'être votre hôte, je vois peu d'espoir à le devenir; mon âge plus avancé que le vôtre, le grand éloignement, mes maux qui me rendent les voyages très pénibles, l'amour du repos, de la solitude, le désir d'être oublié pour mourir en paix, me font redouter de me rapprocher des grandes villes, où mon voisinage pourrait réveiller une sorte d'attention qui fait mon tourment. D'ailleurs, pour ne parler que de ce qui me tiendrait le plus près de vous, sans douter de ma sûreté du côté du parlement de Paris, je lui dois ce respect de ne pas aller le braver dans son ressort*, comme pour lui faire avouer tacitement son injustice ; je le dois à votre ministère, à qui trop de marques affligeantes me font sentir que j'ai eu le malheur de déplaire*, et cela sans que j'en puisse imaginer d'autre cause qu'un malentendu d'autant plus cruel que, sans lui, ce qui m'attira mes disgrâces m'eût dû mériter des faveurs. Dix mots d'explication prouveraient cela ; mais c'est un des malheurs attachés à la puissance humaine, et à ceux qui lui sont soumis, que quand les grands sont une fois dans l'erreur, il est impossible qu'ils en reviennent. Ainsi, monsieur, pour ne point m'exposer à de nouveaux orages, je me tiens au seul parti qui peut assurer le repos de mes derniers jours. J'aime la France, je la regretterai toute

1. La Icrre où le marquis de 1 2. C'étnit le minisfère français, Mirabeau offrait asile à Rousseau, qui avait i)rovo(|ué la cotuiamétait en Angoumoi». l nation de i'fmtf^ il Qeaète

ma vie; si mon sort dépendait de moi, j'irais y finir mes jcur?. et vous seriez mon hôte, puisque vous n'aimez pas que j'aie un patron; mais, selon toute apparence, mes vœux et mon cœur feront seuls le voyage, et mes os resteront ici.

J'^ n'ai pas eu, monsieur, sur vos écrits l'indifTérence de

M. Hume; et je pourrais si bien vous en parler, qu'ils sont,

I deux traités de botanique, les seuls livres que j'aie

.. lortés avec moi dans ma malle; mais outre que je crois

\ lire sublime amour-propre trop au-dessus de la petite

\ mité d'auteur pour ne pas dédaigner ces formulaires

dt'loges, je suis déjà trop loin de ces sortes de matières

jHiur pouvoir en parler avec justesse, et même avec plaisir :

!i)iil ce qui tient par quelque côté à la littérature, et à un

lier pour lequel certainement je n'étais pas né, m'est

• nu si parfaitement insupportable, et son souvenir me

;>pelle tant de tristes idées, que, pour n'y plus penser, j 11 pris le parti de me défaire de tous mes livres, qu'on m'a très mal à propos envoyés de Suisse; les vôtres et les miens sont partis avec tout le reste. J'ai pris toute lecture dan» un tel dégoût, qu'il a fallu renoncer à mon Plutarque : la fatigue même de penser me devient chaque jour plus pénible. J'aime à rêver, mais librement, en laissant errer ma tête et sans m'asservir à aucun sujet ; et maintenant que je vous écris, je quitte à tout moment la plume pour vous dire en me promenant mille choses charmantes, qui disparaissent sitôt que je reviens à mon papier. Cette vie oisive et contemplative que vous n'approuvez pas, et que je n'excuse pas, me devient chaque jour plus délicieuse; erre»* seul, sans fin et sans cesse, parmi les arbres et les roches qui entourent ma demeure, rêver, ou plutôt extravaguer à mon aise, et comme vous dites, bayer aux corneilles ; quand ma cervelle s'échauffe trop, la calmer en analysant quelque mousse ou quelque fougère * ; enfin me Hvrer sans gêne à

1 Herboriser fut le plus grand j riières années, et qui l'emporta plaisir de Rousseau daot >ea det-- | même sur foùfoût pour la musiquo.

mes fantaisies, qui, grâces au ciel, sont toutes en mon pouvoir: voilà, monsieur, pour moi la suprême jouissance, à laquelle je m'imagine rien de supérieur dans ce monde pour un homme à mon âge et dans mon état. Si j'allais dans une de vos terres, vous pouvez compter que je n'y prendrais pas le plus petit soin en faveur du propriétaire; je vous verrais voler, piller, dévaliser, sans jamais en dire un seul mots ni à vous ni à personne : tous mes malheurs me viennent de cette ardente haine de l'injustice que je n'ai amais pu dompter. Je me le tiens pour dit : il est temps d'être sage, ou du moins tranquille; je suis las de guerres et de querelles; je suis bien sûr de n'en avoir jamais avec les honnêtes gens, et je n'en veux plus avec les fripons, car celles-là sont trop dangereuses. Voyez donc, monsieur, quel homme utile vous mettriez dans votre maison. A. Dieu ne plaise que je veuille avilir votre offre par cette objection! mais c'en est une dans vos maximes, et il faut être conséquent.

En censurant cette nonchalance, vous me répéterez que c'est n'être bon à rien que n'être bon que pour soi : mais peut-on être vraiment bon pour soi, sans être, par quelque côté, bon pour les autres? D'ailleurs, considérez qu'il n'appartient pas à tout ami des hommes d'être, comme vous, leur bienfaiteur en réahté. Considérez que je n'ai ni état ni fortune, que je vieillis, que je suis infirme, abandonné, persécuté, détesté, et qu'en voulant faire du bien je ferais ûu mal, surtout à moi-même. J'ai reçu mon congé bien signifié, par la nature et par les hommes ; je l'ai pris, et j'en veux profiter. Je ne délibère plus si c'est bien ou mal fait, parce que c'est une résolution prise, et rien ne m'en fera départir. Puisse le pubhc m'oublier comme je l'oublie! S'il ne veut pas m'oublier, peu m'importe qu'il m'admire ou qu'il me déchire; tout cela m'est indifférent, je tâche de n'en rien savoir, et quand je l'apprends je ne m'en soucie guère. Si l'exemple d'une vie innocente ei

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