S. — LES GRANDS ÉCRIVAINS ET LES GRANDS PENSEURS
 Madame Necker*.
Montbard, le 2 janvier 1777.
h^ réponds à ma très respectable amie :
Que je ne crois pas plus qu'elle à la transmigration des âmes, mais que je ne puis m'empêcher de croire fermement à leur communication ; car je ne reçois pas un billet d'elle où je ne trouve quelques-unes de mes pensées; or elle sait que la pensée est l'essence de l'âme. La mienne participe donc à votre essence divine, et cette communion, qui fait ma gloire, ferait aussi mon bonheur, si nos désirs étaient les mêmes, o Vous exigez trop, me dira-l-elle; a-t-on jamais commencé lettre ou billet par un argument en forme et suivi d'une demande contraignante? Soyez content que je pense comme vous, et tâchez seulement de sentir comme moi ! »
Eh bien, dans la dispute avec charmant génie Gonzague*, je pense et sens comme belle âme Necker : l'esprit sera de son côté, mais toute raison est du nôtre. Il faut bien qu'il y ait plus de grands écrivains que de penseurs profonds, puisque tous les jours on écrit excellemment sur des choses superficielles. Fénelon, Voltaire et Jean-Jacques ne feraient pas un sillon d'une ligne de profondeur sur la tête massive de pensées des Bacon», des Newton, des Montesquieu; sans compter celui que vous voyez un peu colosse depuis qu'il fait corps avec le bien public*. Pour moi, je l'ai tou-
1. Cf. p. 446, n. 1. BulTon, ayant commencé par être en relations (l'afTaires avec Necker, entra rapidement dans l'intimité du mari et de ia Temme, dont il estimait la droiture et la hauteur de caractère.
2. Le prince de Gonzague, qui Tenait souvent en France, était un homme d'esprit, qui connaissait
tous les gens de lettres de Paris; ei visita Voltaire à Femoy.
3. François Bacon (1561-1626), l'auteur du Novum Organum, a préparé le progrès des sciences par son exposition de la méthode expérimentale.
l. Kecker, bien peu digne d« ûjzurer en pareille société.
jours vu grand, et tout aussi grand qu'il l'est, noble et élevé autant que ses envieux sont petits et rampans. Je supplie ma très respectable amie de lui faire agréer cet honnnage de mon cœur. Je ne pourrai vous faire ma cour à tous deux que dans le mois prochain; la très mauvaise saison et un peu de mauvaise santé me retiendront ici pendant le gros hiver. Recevez mes regrets et mes vœux avec cette même bonté que vous m'avez si souvent témoignée, et que je ne puis mériter que par le zèle et le respect que je vous ai voués.
BUFPON.
Mme Daubenton *, qui a, dit-elle, eu l'honneur de passer un jour entier avec vous, madame, dans son dernier séjour à Paris, me charge de vous présenter ses respectueux hommages.