‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 252 sur 558 · VICTOR DE RIQUETTI · texte numérisé non relu

VICTOR DE RIQUETTI

Mirabeau serait un monstre incompréhensible, si l'on ne connaissait pas ses origines et sa famille. Singulière race, que ces Riquetti transplantés de Florence en Provence au xni' siècle : tous ou presque tous hommes de mérite, énergiques, dévoués au bien public, mais tous aussi ou presque tous fiers, rudes et prompts à s'enflammer. Sans parler du marquis Honoré qui, mal reçu par Seignelay, lui disait : a Je vois bien. Monsieur, qu'il vaut mieux traiter avec le roi qu'avec ses gens, et j'y vais», et aussitôt lui tournait le dos ; ni du comte Bruno qui après la solennelle adoration de Louis XIV à la place des Victoires, passant à la tête des gardes sur le Pont-Neuf devant la statue de Henri IV, s'écriait ; « Mes amis, saluons celui-ci, il en vaut bien un autre » ; ni du marquis Jean-Antoine, héroïque soldat, mais qui rossait les commissaires de Louvois, et parlait haut devant le roi, le marquis Victor et le bailli Jean-Antoine, père et oncle de l'orateur, qui se font connaître à nous par leur correspondance, nous représentent chacun avec son originalité propre le tempérament héréditaire de la race.

Le marquis Victor avait peu de goût pour la carrière miUtaire. Il servit avec distinction; mais, dès qu'il fut chef de la famille, il prit prétexte de quelques passe-droits et de quelques tracasseries pour donner sa démission. En même temps, il quitta l'ordre de Malte, où on l'avait fait entrer tout jeune, et se maria. Très

I. Mémoires biographiques, littéraires et politiques de Mirabeau, écrits par lui-même, par son pi'-rr, son oncle et son fils adoplif.

(Paris, 1851. 8 vol. in-8.) M.ilheureubemeiil M. Lucas Monli};ny, qui a publié ces Mémoires, u'n [uesque jamais donné dans leur intégrité les lettres des Mirabeau. Il a cousu ensemble des phrases prises de côté et d'autre, déineuibraut de

véritables lettres pour en rompo» i (rartificielles : ce qui a singulièrement limité mon choix. — Voy.

l'ouvrage de M. de Loménie, la Mirabeau, continué par l'étude d« M. Charles de lioméuie sur Mirabeau (Paris, 1885). — Pour lu correspondance du marqui.s avec Vaiivenargucs, voir Œuvres poslhumr.t de Vanvenarguet, éd. Gilb»;rl, Pana, 16^7, iu-8.

I iiit, d'intelligence très active, penseur original et profond, sinon très lucide, on le voit dans sa jeunesse se lier de grande ainilié avec le philosophe Vauvenargues, raisonner avec lui du monde et de la vie, en recevoir la confidence de ses douloureuses incertitudes, de son inquiète ambition ei de ses timidités délicates, '"i arracher o par morceaux » le secret de son âme, et l'encour, une fois qu'il l'a compris tout entier, à se livrer à son p liie. Pour le marquis, il avait trouvé sa voie sans angoisses. Il professait qu'un homme de qualité se doit à l'État; il avait la passion du bien public. Aussi en se livrant à l'étude ne voulait-il in faire ni un amusement, ni une spéculation pure : il ne séparait pas la pensée de l'action. Dès l'âge de vingt-deux ans, ce qu'il y avait de plus pratique dans la science sociale l'attirait. Ami de Quesnay, il se voua à l'étude de l'économie politique et des questions de finance. Infatigable écrivain, il accumulait volume sur volume ; il ne publia qu'une petite partie de ce qu'il écrivit, et ce qu'il publia est suffisant pour effrayer le plus intrépide liseur. D'autant que son maudit style, obscur, pesant, incohérent, baroque, enchevêtré, rend son œuvre ilHsible, malgré les vives lueurs qui éclatent soudain parmi le plus ténébreux galimatias. Quand on pense à ce qu'il fut pour son fils, ce nom d'i4mî des hommes, qui lui resta attaché, du titre d'un de ses principaux ouvrages, a l'air d'une ironie. Cependant ce fut vraiment un philanthrope : quoi que vaillent ses systèmes, ils reposent tous sur le désir généreux d'être utile au peuple et d'en soulager les misères. Et sa bienfaisance était pratique : ce qu'il professait dans ses écrits, il le réalisait dans la mesure du possible autour de lui : il était affable, paternel, libéral pour le paysan. Il le ménageait, le soutenait, et dans ses terres il avait une réelle popularité.

Mais la destinée, à ce qu'il semble, l'avait voué aux contradictions; économe, presque avare, il dissipa son bien; bonhomme et philanthrope, il fut le tyran de sa famille.

C'est qu'il avait été élevé durement : tant qu'avait vécu son père, il s'était senti petit enfant devant lui ; et jusqu'à ce que sa mère mourût, homme fait, presque vieillard, ayant dépassé la cinquantaine, il venait chaque soir s'agenouiller devant elle et recevoir sa bénédiction. Plus il fut un fils soumis, plus il se crut en droit d'être un père impérieux. Devenu chef de famille, il prétendit exercer l'autorité devant laquelle il s'était courbé sans résistance. U.ùs il avait affaire à des natures ardentes qui regimbèrent :

leur révolte lui parut sacrilège. Sa bile une fois écliaufTée, et la farouche humeur des Mirabeau, la vanilé aussi s'en mêla, et il devint le persécuteur des siens. Femme, filles, fils, il fallut que tout ployât : il traita des peccadilles, des légèretés, des inconséquences de jeunesse, parce qu'elles étaient contre ses volontés, comme des crimes, comme des monstruosités inouïes : lui qui haïssait le despotisme, iL sollicita plus le cinquante lettres de cachet, et traîna de prison en prison -;on fils aîné, en qui par moments il reconnaissait du génie, et que vraiment il aimait. Il n'avait plus ni bon sens, ni bonté, ni justice. Et cet homme qui n'était pas méchant, s'abandonnant à son imagination surexcitée, s'acharna avec une folie atroce à déshonorer son nom par les plus scandaleux éclats.

Voici qui donne une idée de ses fureurs. Il rencontre sur ]e Cours, à Aix, un ancien ami : celui-ci, avec assez peu de tact, lui demande où en est son procès contre sa femme, « Je l'ai gagné, dit le marquis. — Et où est-elle? — Au couvent. — Et votre fils, où est-il? — Au couvent. — Et Madame votre fille de Provence'? — Au couvent. — Vous avez donc entrepris de peupler les couvents?— Et si vous étiez mon fils, il y a déjà longtemps que vous y seriez. » C'est le marquis lui-même qui se vante de cette bonne provençalade, comme il l'appelle.

Les lettres du marquis nous le feront bien connaître, il est vrai, par les meilleurs côtés : car il était inutile, et il eût été trop long de le suivre dans ses querelles de famille et dans ses rigueurs cruelles contre un fils qui après tout lui était supérieur. On notera que le marquis écrivait mieux ses lettres que ses livres : soit que ses idées se débrouillassent mieux quand il traitait d'affaires personnelles et de sentiments intimes, soit que la passion lui fît trouver le mot plus juste et la formule plus expressive, il est certain que le style des lettres, encore brumeux par endroits, a une énergie originale ; il est chaud, pittoresque, mordant ; dans son incorrection et dans ses négligences, c'est un style et Mirabeau s'y montre un écrivain de race.

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