SUR LA RELIGION
Ad même.
Paris, 31 mars 1776.
Oiiand je vous ai dit que la religion était le premier des Ii'us sociaux, je n'ai pas pensé dire le premier en date, mais le principal. On ne saurait être économiste réfléchi ans convenir de cette assertion. ?Jos principes embrassent tout le peuple et l'humanité en général. En supposant que I apalhie, l'habitude et l'impulsion du moment ou tout au plus le bavard philosophisme du grand peut-être puisse suffire au citadin qui a les pieds chauds et son pain cuit, certainement tout ce qui habite sous le ciel, soi, ses avancej:
1. Voyez, dans Lucas Moniiçny, V I, p. 229, la longue liste des uuvraçcs du marquis.
■2. Encore fallait-il se faire entendre de tous. Le marquis avouait ailleurs qu'il n'avait pas l'éloquence persuasive, et il citait le mot d'un»
dame qui, ayant écouté la lecture d'un de ses ouvrages, lui disait :
« On vous présente un gobelet pour avoir un verre d'eau, vous versez de fort haut, trop fort et trop abondamment, vous éclaboussez, et ries ae reste daus le verre. •
et tout son espoir, est trop tendu entre la craiKte et l'espérance, entre tous les biens et tous les maux, tiop exposé aux causes majeures, pour que ce pays-là puisse ne lui être de rien*. Voyez l'homme sur la mer, prêt à tenter un grand danger? A l'aspect de quelque grand objet imprévu, i'àme sort de sa sphère : grand attrait des adminicules* les plus courts, des receltes les plus communes; le signe d»? la croix fut la mieux inventée de toutes les prières, le plus facile des préservatifs. L'astrologie, la divination, la magie, toutes les erreurs humaines nous sont une preuve que l'homme sera religieux malgré nous; mais il le sera à sa guise, à celle de sa peur, le mauvais principe, la chandelle au diable et prêtre endiablé^ : je vous ai déjà dit cela. Un méchant culte fait de méchans adorateurs, et les méchans ne sont pas sociables. Croyez, mon estimable ami, que je ne veux pas plus faire les hommes ressemblans par l'opinion que par le visage; mais il est des traits généraux qui doivent être les mêmes; partout deux yeux et deux oreilles et si la moitié se piquait d'une cicatrice, de se peindre en rouge, et l'autre en noir, dès lors voilà deux partis. Je veux qu'il en soit de même au moral : le respect filial, celui des vieillards, celui des maîtres, la pudeur, la bonne foi, l'utilité commune, ainsi des autres devoirs, voilà les vrais liens sociaux; mais il faut que tout cela prenne sa racine dans un commandement spécial et direct de Dieu, non seulement parce que cela est, la nature le dit, mais parce que cela doit être ; que si le Dieu de notre âme, de notre appétit,
1. « Si la grêle, écril-il encore au marquis del Longo, menaçait les gazes et les poupées du palais comme les moissons, vous verriez tout ce peuple rieur courir aux cloches comme celui fies campagnes.
La crainte et l'espérance, dis-je, feront des superstitions, et les superstitions feront des fripons. L'espérance fait les anges blancs, la crainte les fait noirs, et comme il y a plus de crainte que d'espérance,
les superstitions seront noires, les dieux cruels, les cultes sanglaiis ou coupables et débordés, ce qui est tout un. Il faut un par-delà à l'iiomme, vous dis-je, il faut au bou un refuge, il faut au méchaat ou à l'espiègle un fouetleur. »
2. Mot familier au marquis. C'est le latin adminiculum, appui.
3. Le marquis se contente de noter sa pensée : il ne faii pas sa plira"^.
de noire effroi, ne dit cela, il dira autre chose, car il faut qu'il dise pour exister. Et puis, comme jai besoin de l'homme le plus entier possible, j'ai besoin de lui élever l'âme; et les grands motifs qui font cet effet-là sont tous hors de lui, et plus ils s'éloignent, plus ils rétendent!... C'est donc en réveillant la bonne foi, en déifiant les devoirs, en appuyant l'unité de toutes les rubriques fraternelles, que la religion est le principal et vrai lien des sociétés. A l'égard des rites et conformités', soyons équitables, éclairés, et puis elles ne nous coûteront guère, et nous vexeront encore moins.
Te chevalier Jean Antoine, cadet du marquis de Mirabeau, fut 1 à trois ans dans l'ordre de Malte et fit sa première camiie de mer à treize ans. Capitaine de vaisseau en 1751, gouleur delà Guadeloupe en 1752, plus tard inspecteur général gardes-côtes, général des galères, commandoiu- de Sainteilie en Rouergue, ce fut un homme remarquable, digne en - points de l'étrange et forte race à laquelle il appartenait. a détalent et de bravoure, plusieurs fois blessé, fier et bon, ré de tous ceux qui étaient sous son commandement, redouté ministres et des commis, point courtisan, unissant une sorte I stérile répubHcaine à l'orgueil féodal, conservateur décidé, -^ant Versailles et Paris, il avait beaucoup d'esprit, de savoir e bon sens, qui s'exprimaient en saillies originales et enJons boutades. Tête chaude, au dire de son frère, et dans sa prere jeunesse ne quittant la prison que pour se noyer dans l'eauvie, il se corrigea tout seul, par la force de la i-aison et la ■nié : mais il ne devint jamais maniable à autrui. Une repartie
, .1 fit et qui rompit sa fortune, le peint tout entier. 11 était
1. Il appelle ainsi les cérémo- l les fidèles, doivent se conformer. B es extérieures, auxquelles tous ( 2. Mémoires de ilirabeau, etc.
332 TETTRES DU DIX-HDITIÊME SIÈCLE.
question de lui pour le Ministère de la marine, et l'abbé de Bernis l'y portait. On le présente à la marquise de Pompadour, qui avait quelques préventions contre lui : le bailli est charmant, mais Mme de l*ompadour s'échappe à dire : a Quel dommage que tous ces Mirabeau soient si mauvaises têtes ! » Là-dessus, le bailli change de ton, et réplique avec une rude fierté : a Madame, il est vrai que c'est le tit.re de légitimité de cette maison. Mais les bonnes et froides têtes ont lait tant de sottises et perdu tant d'états, qu'il serait peut-être prudent d'essayer des mauvaises. Assurément, du moins, elles ne feraient pas pis. » Et du coup son ministère s'en alla à vau-l'eau.
On ne saurait croire combien avec une telle nature, il fut non seulement attaché, cela va de soi, mais soumis, déférent à l'égard de son frère, l'aîné et le chef de la famille. Il se souvint toute sa vie qu'il était le cadet, a Je ne suis rien par moi-même, lui écrivait-il ; je ne tiens qu'à toi et par toi et les tiens ; en un mot je ne suis par moi-même que la chemise, et toi tu es la peau. » Jamais il ne se sépara de ce frère, dont il fut toujours le confident et le défenseur, qu'il respecta dans ses plus graves erreurs et dont il partagea tous les malheurs. Il ne le contredit que sur deux points : sur ses systèmes économiques dont il voyait l'illusion, et sur son fils dont il avait le premier pressenti le génie et la générosité native à travers tant de passions et d'égarements.