‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 276 sur 558 · SUR LA MUSIQUE ET SUR ELLE-MÊME · texte numérisé non relu

SUR LA MUSIQUE ET SUR ELLE-MÊME

Au mP.me.

Samedi matin 1774.

Je vous quittai hier par ménagement pour vous ; j'étais si triste : je venais d'Orphée. Cette musique me rend folle, elle m'entraîne; je n'y puis plus manquer un jour : mon âme est avide de cette espèce de douleur. Ah! mon Dieu ! que je suis peu au ton de tout ce qui m'entoure! et cepeii-

1. Le chevalier, puis marquis de Chastellux (1754-1788), pelit-fils du chancelier Daguesseau, maréchal de camp, auteur de la Félicité publique (Ml 'i), entra à l'Académie en 1775 grâce à ses amis les encyclopédistes.

3. « Je n'aime rien de ce qui est à demi, de ce qui est indécis, de

ce qui uest qu'un peu », écrivaitelle ailleurs. El un autre jour ; « Je sais souffrir et mourir, voyez après cela si je ressemhle à toutes ces femmes qui savent plaire et s'amuser. »

3. Elle allait souvent pleurer h VOrpliée de Gluck, joué pour la première fois le 2 ?.oût.

MADEMOISEFJ.E DE LESPINASSE. 3C3

dant jamais on n'a dû chérir autant l'amitié; mes amis son( d'excellentes gens; leurs soins, leur intérêt ne se lassent point, et je suis à comprendre ce qu'ils peuvent trouver en moi qui les attache; c'est mon malheur, c'est mon trouble, c'est ce que je dis, c'est ce que je ne dis point qui les anime et les échaulTe. Oui, je le vois, les âmes honnêtes et sensibles aiment les malheureux; ils ont une sorte d'attrait qui occupe et exerce l'àme : on aime à se trouver sensible, et les maux des autres ont cette juste mesure qui fait compatir sans souflVir. Eh bien, je leur promets celte jouissance tout le temps qui me reste à vivre, — Mon ami, je voulais vous dire, la dernière fois, que vous devriez loger dans le môme hôtel garni que le chevalier d'Aguesseau : cela vous épargnerait la peine de vous aller chercher réciproquement : cela vous serait commode, et je serais assurée que vous ne quitteriez pas mon quartier. Oui, c'est toujours l'intérêt personnel qui couvre tout, qui anime tout* ; et les sots ou les esprits faux qui ont attaqué Ilelvétius n'avaient sans doute jamais aimé, ni rélléciii. Ah! bon Dieu! que de gens qui meurent sans avoir senti l'un ni connu l'autre ! C'est tant mieux pour eux et tant pis pour nous ; oui, tant pis : car je ne puis pas vous exprimer le dégoût, le redoublement de dégoût que je me sens, je ne dis pas seulement pour les sots, mais pour ces gens qui sont si bien à ma mesure que je prévois tout ce qu'ils vont dire lorsqu'ils ouvrent la bouche! Ah! je suis bien malade! je ne puis plus souffrir les gens qui me ressemblent : tout ce qui n'est qu'à côté de moi me paraît trop petit ; il faut me faire lever les yeux pour regarder, sans quoi je me fatigue et m'ennuie. Mon ami, la société ne me présente plus que deux intérêts : il faut que j'aime ou qu'on m'éclaire. De l'esprit n'est point assez ; il faut beaucoup d'esprit. C'est vous dire que je n'écoute plus que cinq ou six personnes, et que je ne lis plus que six ou sept Hvres. Cependant il y a plus de gens que cela qui ont des droits sur moi; mais c'est par le sen-

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