‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 280 sur 558 · G. ~ DEGOUT DE VIVRE · texte numérisé non relu

G. ~ DEGOUT DE VIVRE

A Condorcet'.

Samedi au soir, octobre 1774.

Quand on est arrivé à ce degré de dégoût qui fait qu'on se demande intérieurement, et sans même le vouloir à quoi bon'! quand on a tout perdu, quand on n'espère plus rien pour la nature, quand enfm on n'a plus même le désir de changer de disposition, et que sans avoir l'activité du désespoir qui fait qu'on se donne la mort, on sent tous les soirs qu'on serait bien heureux de ne pas se réveiller; alors, mon ami, on n'a plus le droit de juger rien. On est de trop dans le monde, puisqu'on pourrait détruire les illusions des gens qui ne vivent que par elles et pour elles.

1. Condorcet (1743-1794) fut avec I des plus constants amis de M"' de D' A Icmbert un des plus dévoués et I Lespinusss.

MADEMOISELLE D£ LESPINÂSSE.

Qu'il y a peu de choses en effet que ce triste éleignoir n'anéantisse! A quoi boni II n'y a qu'une seule chose qui résiste : c'est la passion, et c'est celle de l'amour, car toutes les autres resteraient sans réplique. Parcourez l'ambition, l'avarice, l'amour de la gloire même. En un mot, il n'y a que l'amour passion et la bienfaisance qui me paraissent valoir la peine de vivre. Voyez combien peu de gens sont assez malheureux pour avoir ainsi apprécié la vie. Vous croyez bien qu'en préchant cette folie ou cette vérité, car je ne sais laquelle des deux, je ne ferais pas de prosélytes. Dieu m'en préserve. Je parle à un sage, à un homme vertueux que je ne puis ni entraîner ni éclairer; avec tout le reste, je souffre et je me tais. J'attends, et je jouis en attendant, autant qu'il est en moi, de la douceur de l'amitié; je n'existe encore que pour aimer et chérir mes amis. Ah! qu'ils sont aimables; qu'ils sont honnêtes! et qu'ils sont généreux ! Combien je leur dois ! Bon Condorcet, c'est de vous, c'est à vous que je parle.

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