‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 282 sur 558 · MARIE DE VICIIY-CHAMROND · texte numérisé non relu

MARIE DE VICIIY-CHAMROND

Élevée au couvent de la Madeleine du Traisnel, Mlle de Vichj- Chamrond y reçut une éducation toute propre à mettre en lumière les grands dons de l'esprit qu'elle avait naturellement. Bien n'en vint entraver l'essor linrdi ni limiter la curiosité inquiète : ce n'était pas dans celte maison mondaine qu'elle pouvait apprendre à soumettre docilement ses pensées et ses goûts à une règle de morale et de foi. Elle prit de bonne heure l'iiabitudc de tout juger et de n'écouter d'autre autorité que sa raison, quelles I qu'en fussent les ignorances et les impuissances. Dès le couvent elle prèclia l'irréligion à ses camarades. On la lit examiner par Massillon qui trouva celte petite athée cliannante, et pour tout remède ordonna de lui faire lire <t un catéchisme de cinq sous » H sentait bien que tout consistait à rabattre la superbe de l'esprit, à Ift/tonir terre à terre dans la simprici»<^.pt.dans l'humilité

A vingt-deux ans, on maria Mlle de Vichy" à M. Du Delfand, brigadier des armées du roi, qui fut plus tard lieutenant-général et mourut en 1750. Ce mariage ne fut pas heureux, une séparation eut lieu au bout de quelques années. Mme Du Delïand n'était encore connue que comme l'une des temmes les plus coquettes, les plus légères, les plus dissipées du temps — et ce temps était la Régence.

Cependant peu à peu la femme d'esprit se dégagea de la mondaine et la fit oublier. Cette transformation se lit insensiblement de 1750 à 1750. Alors Mme Du Defland fréquenta surtout la cour de Sceaux, toute pleine de gens lettrés et fins : outre la duchesse, qui avait le sang et l'esprit des Condé, elle y rencontrait Mme de Staal, avec qui elle noua une étroite amitié et entretint un commerce de lettres assidu ; Mme de Lambert, M. de Saint- Aulaire, le cardinal de Polignac, et parfois Voltaire, qu'elle con-

1. Correspondance complèle de la marquise du Deffand avec ses amis, par M. de Lescure (Paris, IMon, 2 vol. in-8, 1865). J'ai mis à

l'ample introduction de M. de Lescure. — Correspondance inédite de M»** du Deffand, parle marquis de Sainl-Aulaire. (Paris, ATichel-

prolil, pour la uoticc et le» notes, [.cvy. 2 v(J. ia-8 lUb'J)

LA MARQUISE DU DEFFAND. r.OO

naissait d'ailleurs depuis longtemps, et avec qui elle eut de plus fréquentes relations épistolaires, à mesure que l'esprit domina en elle sur tout le reste. Elle-même, l'hiver, réunissait déjà autour d'elle, rue de Beaune, une société choisie et pourtant uii peu mêlée, où se coudoient les amis de la première époque et les amis des temps nouveaux, où l'élément mondain, intrigant, frivole, se rencontre avec le mérite solide et délicat : on y voit Mme de Vintimille et le président de Montesquieu, le duc de Richelieu et Ualembert. Mais ce qui domine déjà et donne le ton, ce sont les Choiseul, les Broglie, les Beauvau, les Brienne : le salon de Mme Du DelTand ne sera jamais envahi par les gens de lettres, et la pohtesse du grand monde y réglera toujours les plus audacieuses libertés de l'esprit.

Trois amitiés intimes, assidues, l'entourent et lui tiennent compagnie à toute heure. Formont disparaît le premier, c'était l; plus dévoué et celui qui avait le plus inspiré ou ressenti de véritable affection. Le Président Hénault, Pont de Veyle furent surtout liés à Mme Du Deffand par l'intelligence et l'habitude : c'était un commerce où chacun apportait ses agréments et son esprit, mais aussi son ennui, son vide intérieur, sa peur du tête-à-tête avec soi-même. De tendresse, il n'y en avait point dans ces amitiés-là, et leur douceur aimable, leur inaltérable et sereine égalité, venait précisément de ce que les cœurs n'y étaient pour rien ; c'était l'indifférence qui en écartait l'inquiétude et les orages.

En 1747, Mme Du Deffand prit un appartement au couvent de Saint-Joseph dans la rue Saint-Dominique. Dés lors est établi le caractère dans lequel la postérité l'apercevra : elle ne vit plus que par l'esprit. Elle a renoncé à jouer la comédie : causer est sa seule affaire, et souper : mais souper, pour une telle fenune, bien qu'elle soit un peu gourmande, c'est encore et c'est surtout causer. Il lui faut autour d'elle le mouvement et la société, et comme la journée mondaine commence tard et finit tard, Mme Du Deffand fait du jour la nuit et de la nuit le jour. Plus elle vieillit, plus elle prolonge ses veilles. Ce sera un acte de sagesse et de volonté qui lui coûtera que de se couchera minuit: c'est que, quitter le monde, c'est quitter la lumière, le bruit, la vie, la gaieté, c'est entrer dans la nuit, dans la soUtude, dans ce vide effrayant où l'envahit le sentiment aigu de sa détresse morale.

Aussi forme-t-elle son Mlon avec un soin jaloux ; c'est sa pps-

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mière et longtemps sa seule passion. Elle a des courtisans, des prélats, des ambassadeurs, des étranp:ers de marque, des femmes jolies ou spirituelles; elle a en 1754 son académicien, c'est Dalembert, dont l'élection consacre la renommée et l'autorilé de son salon.

Mais vers ce temps, elle devint aveugle, et pour lui tenir compagnie et lui faire la lecture, elle fait venir une jeune fille orpheline, sans nom et sans fortune, élevée chez son frère le comte de Vichy-Chamrond. Par malheur il arriva que cette fille avait beaucoup de charme et d'esprit : les amis de Mme Du Deffand prirent l'habitude de venir avant l'heure et de s'arrêter chez Mlle de Lespinasse. Mme Du Deffand le découvrit. Cette rivalité inattendue qui lui disputait ses amis dans sa propre maison, qui lui dérobait quelque chose de leur esprit et de leur commerce, lui parut une trahison. Elle ne put souffrir que, tandis qu'elle était seule, fût-ce pour dormir, une femme qui devait être toute à elle s'appropriât une société qui lui appartenait. De là sa jalousie et les hauts cris qu'elle jeta. Mlle de Lespinasse fut chassée, mais elle partit triomphalement, emmenant une partie des habitués du salon de Saint-Joseph. Dalembert même la suivit, et ce fut le coup le plus dur pour Mme Du Deffand, et ce qu'elle ne pardonna jamais à Mlle de Lespinasse.

Après cette crise, Mme Du Deffand essaya de compenser ses pertes. Il ne tint pas à elle qu'elle n'eût Rousseau, mais il se déroba, et, méprisant le vulgaire des gens de lettres, elle se rejeta du côté du grand monde.

Jusqu'ici toute la vie morale de Mme Du Deffand se résume d'un mot : elle s'ennuie. Elle souffre de trop d'esprit : son intelligence curieuse et haute s'est portée de tous les côtés, a tout touché, tout effleuré, tout pénétré même. Mais une lassitude la saisit, à aller ainsi d'objet en objet sans se fixer sur rien. Car où s'arrêterait-elle? Elle comprend le détail des choses, mais l'ensemble lui échappe, la raison d'être, la fin de tout Le sens de l'univers et de la vie, voilà le grand problème où se perd son intelligence, et dans cette incertitude, sa curiosité, son activité manquent à la fois et de règle et de frein. Elle ne peut que s'agiter et vagabonder à travers les idées. Il n'y a pas de raison pour qu'elle tienne à l'une plutôt qu'à l'autre. A défaut de principes supérieurs, qui détermineraient la marche de son esprit, elle n'a même pas de goût, d'inclination, d'enthousi«sme, qui la pousse d'un côté plutôt que de l'autre, et qui l'arrête ici plutôt

que là. Son cœur est muet et mort. Tout lui est indifférent. Elle n'aime rien, et par conséquent tout la lasse et la rebute. Ce monde auquel elle s'attache, et qui la délivre au moins d'ellemême, ne suflit bientôt plus à l'amuser ; elle sent que cela l'enveloppe sans la toucher, et qu'entre elle et ses amis, il y a tout au plus un contact superficiel des esprits, mais pas de lien solide et intime des âmes. Aussi se trouve-t-elle solitaire parmi ce monde dont elle ne peut se passer, dont l'éclat lui paraît chaque jour plus glacial, et son état lui arrache quelques pages du pessimisme le plus absolu, le plus désolé, qu'on ne s'attendraitpas à rencontrer chez une femme du monde, et surtout en ce temps-là. Dans cette sécheresse absolue, elle souffre le martyre : son ennui est un désespoir aigu, plein d'angoisse. Elle le redouble en l'analysant, et elle en trouve la formule : c'est la privation du sentiment avec la douleur de ne pouvoir $' en passer. Et voilà par où elle est l'image saisissante de son siècle; par là, elle le représente mieux que personne, ce siècle sceptique et railleur, qui a poussé l'abus de l'esprit jusqu'au dernier excès. Elle le représente aussi, par la révolution qui se fit en elle, et guérit enfin son ennui par d'autres souffrances. Comme son siècle, Mme Du Deffand dans son extrême vieillesse retrouva le don d'aimer, et apprit la douceur des larmes. Mais ce ne fut pas Rousseau qui ramena en elle la sensibilité : son goût littéraire la rendait réfractaire à cette éloquence enflammée ; elle était trop charmée de Voltaire pour être conquise par Rousseau. Chez elle, la littérature ne fut pour rien dans la crise qui la renouvela : aussi fut-elle absolument sincère dans son changement, et nulle déclamation, nulle fade ou emphatique sentimentalité ne se mêla dans l'expression toute spontanée de ses tendresses nouvelles.

Elle sentit d'abord son cœur s'éveiller par la jalousie. Elle s'inquiéta d'être aimée. Elle se demanda, chose nouvelle de sa part, de quelle qualité était l'affection de ses amis. Elle n'en avait exigé jusque-là que de l'amuser. Maintenant elle pèse les mots, elle analyse le sentiment, elle raffine et subtilise. « Vous savez que vous m'aimez, écrit-elle à la douce Mme de Choiseul, mais vous ne le sentez pas. »

Ainsi se prépare en elle la capacité d'aimer par le besoin d'être aimée. Elle avait près de soixante-dix ans quand la réalité d'une vraie, d'une grande passion, actuellement ressentie, la saisit : elle vit en 1761) Horace Walpole, qui avait vingt ans de moins quelle, et dès lors elle s'attacha à lui de toute la force de son

ame. Elle répandit sur lui toutes les tendresses accumulées au fond de son cœur à son insu par toute une longue vie de sécheresse et d'égoïsme. En vain fut-il dur, brutal, craignant le ridicule de cette amitié sénile qui s'épanchait indiscrètement et publiquement : rien ne la rebuta, elle garda toute sa vie le culte de cet Anglais dont le sens droit et la volonté ferme imposaient à son intelligence vagabonde- et à sa faiblesse morale. Elle en fit l'objet de toutes ses pensées, l'arbitre de sa vie : elle l'appelait son tuteur, quoiqu'elle eût pu être sa mère, et il y avait en effet dans son affection quelque chose à la fois de maternel et d'enfantin. Et les plus doux moments de sa vie furent ceux où elle jouit de sa présence ou de sa conversation, ccux où elle s'occupa de ses intérêts, ceux même où elle souffrit par lui. Qu'importait que Walpole blessât son ccur? Du moins il le remplissait, et elle échappait alors à ce cruel ennemi auquel il lui fallut disputer tous les moments de son existence : l'ennui.

Je ne sais pas de correspondance au xvni» siècle qui ait un intérêt psychologique plus sérieux que ces lettres où Mme Du Deffand fait la confidence et la description de son mal d'autant que l'histoire de cette âme, c'est, je l'ai dit, l'histoire du siècle. Mais de plus, cette femme a l'un des esprits les plus charmants, les plus fins, les plus étendus, les plus vifs que jamais femme ait possédé. Elle est délicieusement méchante, mordante, ironique; elle a des mots qui assomment ou qui percent; elle a des sous-entendus ou des sourires meurtriers; et elle assène ses coups ou lance ses traits avec une étonnante justesse. On conçoit que Voltaire et tant d'autres aient tenu à rester en bons termes avec elle : il ne faisait pas bon l'avoir pour ennemie. Mais elle ne donnait pas ses bonnes grâces à tous ceux qui la courtisaient, elle ne laissa jamais envahir son salon par la secte encyclopédique : elle tint à l'écart toutes les médiocrités du parti. Non qu'elle craignît les opinions trop libres et les idées neuves : mais elle voulait ne voir que des gens d'esprit et de bon ton. Elle ne voulait rien chez elle que d'exquis et de supérieur, et puis elle ne voulait pas que son cercle devînt une coterie.

Elle lisait et se faisait lire tous les ouvrages nouveaux et beaucoup d'anciens, et, n'écoutant que son impression, l'exprimait avec une entière sincérité. Quoiqu'elle n'échappât pas tout à fait aux préjugés de son monde et de son temps, elle portait sur ses lectures des jugements originaux, où se révèle une grande finesse et presque toujour» une grande justesse d'esprit. Elle ne crai-

jjnait aucun livre ci aucun sujet, et c'est plaisir d'entendre Voltaire causer avec elle, et passer des plus délicates question: de littérature aux plus hautes questions de morale et de métaphysique. Elle lui donne dignement la réplique, et, soit qu'elle s'adresse a lui, soit qu'elle écrive à Walpole, ses lettres littéraires sont pres- •}ue toujours exquises. S'il y a des erreurs — et qui ne se trompe? — on peut être presque assuré que ce qui lui avait échappé un jour, elle l'a senti et exprimé une autre fois. Elle a mal jugé Corneille et méconnu Shakespeare : elle a senti le sublime de Corneille et la puissance de Shakespeare. C'est cette spontanéité, cette liberté, cette originalité de jugement, ce respect de son impression immédiate et personnelle, qui donne tant de prix aux opinions de Mme Du Deffand. Ce ne sont pas là les idées d'une école : c'est vraiment uue âme qui prend le contact des chefsd'œuvre et enregistre son émotion. Et ce qui ajoute à l'intérêt de ces jugements, c'est qu'on y aperçoit la raison de la décadence du système classique et la préparation de nouvelles doctrines et d'un nouveau goût. Mme Du Deffand a compris que le vice de la littérature française, dont elle dépérissait, c'était l'abus de l'esprit et la tyrannie de la politesse. Elle a souhaité le retour à la nature, fût-elle rude et vulgaire. Les romans anglais, Shakespeare ont élargi son goût, et lui ont fait apercevoir que la littérature donne une bien vaine et bien puérile jouissance, si elle n'est pas l'expression vraie et forte de la vie et de l'âme humaines. Il faut dire enfin que Mme Du Deffand est, sans le savoir et sans y prétendre, un écrivain. Elle a une précision sans minutie, une exactitude, une propriété de termes, qui ne se démentent jamais, une décision et une sobriété énergiques : un style, qui fait songer à celui de Bussy, avec moins de sécheresse, ou à celui de Voltaire, avec moins de légèreté. Sans être masculin assurément, ce ne sont pas les qualités proprement féminines, qui y éclatent : ou bien, si l'on veut, c'est de ce style qu'on s'imagine que devaient parler les vieilles femmes de l'autre siècle, qui n'avaient pas lu seulement des romans, qui pouvaient tout comprendre et osaient tout dire, sans pédantisme, sans pruderie, sans minauderies, à qui enfin l'allure primesautière de leur esprit et la verdeur un peu brusque de l'expression faisaient une grâce originale et forte.

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