‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 298 sur 558 · CAUSERIE LITTERAIRE · texte numérisé non relu

CAUSERIE LITTERAIRE

A Monsieur Horace Walpole.

Paris, 8 août 1773.

Vous avez grand tort de me onsulter ; vous ne savez donc pas comment je juge? Par deux sensations, ennui ou plaisir; jamais je n'examine les causes. Vous pouvez avoir toute raison dans vos critiques*. Si nos théâtres vous paraissent froids ou plats, ils ne valent rien pour vous. J'ai seulement fait une remarque, c'est que la disposition où nous nous trouvons influe beaucoup sur les impressions que nous recevons, et en conséquence sur les jugemens que nous portons ; je crois que vous en conviendrez. Il me semble que la comparaison que vous faites, de l'efl'et que vous aurait fait une pendule dans trois âges dilférens*, peut s'appliquer à ce que je viens de dire.

Je ne puis pas sentir le mérite de Shakspeare'; mais comme j'ai beaucoup de déférence pour vos jugemens, je crois que c'est la faute des traducteurs. A l'égard de vos romans, j'y trouve des longueurs, des choses dégoûtantes, mais une vérité dans les caractères (quoiqu'il y en ait une variété infinie) qui me fait démêler dans moi-même mille nuances que je n'y connaissais pas. Pourquoi les sentimens naturels ne seraient-ils pas vulgaires*? N'est-ce pas l'éducation qui les rend grands et relevés? Dans TomJoncs^, Allworthy, Blifil, Square et surtout Mme Miller, ne sont-ils pas d'une vérité infinie? Et Tom Jones, avec ses défauts et

1. Walpole n'aimait pas Zaïre, ni Mithridate; Vlphigénie le laissait froid ; il préférait Gil Blas h Tom Jones. Shakespeare était son idole.

2. « La première pendule, disait Walpole à propos des auteurs qui cherchaient à plaire par la surprise des coups de théâtre, la première pendule iii'uurait causé

de l'étonnement; j'aurais acheté la seconde à mon usage ; je donnerais la troisième à un enfant. »

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