SUR LE BONHEUR
A LA MÊME
A Clianteioup, ce 5 juin t775.
Vous me demandez comment je passe mon temps toute seule*? Hélas! Je n'en sais rien. Je sais seulement qu'il
1. « Savez-vous pourquoi vous tous ennuyez tant, ma chère enanl? écrivait une autre fois la duhcsse (le Clioiseul. C'est justement ar la peine que vous prenei d'évikr, de prévoir, de combattre l'en-
nui. Vivez au jour la journée, prenez le temps comme il vient, profitez de tous les moments, ol avec cela vous ne vous ennuicrei pas. » L'ennui de M"* du DclTand avait des causes plus profondes.
LA DUCHESSE DE CHOISEUL. 405
pnsse, que le soir est bien près du malin, que le malin commence pour moi à une heure, et que je n'ai pas seuleuient le temps de jouer du clavecin. Ce n'est pas cependant que je nage dans celle abondance d'idées que vous me supposez. Ce n'est pas non plus que je sache bien employer mon lomps, mais c'est que je sais bien le perdre; et, soit dit sans me vanter, c'est peut-être la première de toutes les sciences. Enfin, sans savoir ni pourquoi, ni comment, je suis heureuse, très heureuse, autant qu'on peut l'être séparée de ses amis; car les jouissances de l'amitié, je l'avoue, sont la véritable béatitude; mais on ne peut pas toujours être dans les cieux. Je rampe donc tout comme un autre, et je m'en tire tout comme un autre. En fait de bonheur, il ne faut pas rechercher \e pourquoi, ni regarder au comment. Le meilleur et le plus sûr est de le prendre comme il vient. Ce n'est que du mal dont il faut rechercher les causes et les moyens pour arracher l'épine qui nous blesse; et, quand on le veut bien, il est rare de ne le point pouvoir. Je le dis parce que je le crois, peut-être parce que je le sais. Loin d'inculper l'humanité, bénissons la nature, qui a donné au temps la cure des plaies du cœur. Le courage et la sagesse triomphent des autres maux. La plupart ne doivent leur existence qu'à la faiblesse ou à la folie. 11 est juste de porter les chaînes que l'on s'est forgées. Croyez-moi, ma chère petite-fille, il n'est pas si difficile d'être heureux, et cette idée du moins est consolante si elle n'est pas neuve. Je ne sais ce qui m'a conduite à ces froides moralités. Pardonnez-les-moi. Je suis seule, et que faire en un gîte, dit Lafontaine, à moins que l'on n'y songe? Voilà mon excuse.
A Là MÊME.
21 septembre 1779.
Je ne sais pas mieux les nouvelles que vous ; je ne m'y intéresse pas davantage, et je ne suis pas plus forle en géo-
graphie. J'ai pris tout cela en aversion depuis que ma mère* m'a fait lire les gazettes sur des cartes. Je suis seulement bien aise que M. d'Orvilliers- soit rentré, parce qu'il ne se battra pas dans le port de Brest, que je n'aime pas qu'on se batte, et que je ne veux pas, sur toutes choses, que mes amis se battent. On dit qu'on va ôter à M. d'Orvilliers son commandement, parce qu'il n'a rien fait. Si j'avais voix au chapitre, je le lui rendrais pour qu'il ne fît rien.
Je désire la paix comme M. de Creutz^, mais je n'y crois pas plus que M. du Bucq. Je ne crois pas que la lumière de M. du Bucq* soit du prestige; la preuve qu'elle ne l'est pas, c'est que personne ne donne plus à penser que lui, non pas quand il est obscur, mais quand il est clair; il a souvent le mérite de dire des choses évidentes qui n'ont jamais été dites, et je crois que ce mérite n'est pas commun. Je suis assez de son avis sur Voltaire, qu'il accuse d'être un peu superficiel*. Voulez- vous opposer le superficiel au profond, comparez Voltaire à Montesquieu, et vous verrez si Voltaire est profond. Je prends la liberté de n'être pas tout à fait de votre avis sur ses tragédies; j'en aime le style, le coloris et la chaleur; peut-être y met-il trop de philosophie; la philosophie n'est point le langage de la passion, et c'est sans doute pour cela que vous trouvez que ses per-
1. La marquise Du Chalel, née Gouffier. Son mari était fils du fameux financier Crozat.
2. Le comte d'Orvilliers, âgé de soixante-dix ans passés, commandait les flottes française et espagnole, qui devaient opérer une descente en Angleterre. Il n'osa attaquer Plymouth, revint à Brest, et se retira bientôt après dans un couvent.