M-' Du DelTand avait écrit, en
réclamant contre le jugement de du Bucq : « Si son caractère (de Voltaire) avait été aussi bon que ses lumières étaient profondes, justes et étendues, il me semble qu'il aurait clé un grand philosophe. Je ne sais si vous êtes de mon sentiment, mais je trouve qu'où il a le moins réussi, c'est dans son théâtre où il n'a jamais donné à ses personnages d'autres idées et d'autre caractère que le sien. Mais dans ses ouvrages de philosophie et d'agrément, je trouve que personne n'a plus que lui de justesse, de clarté et d'énergie, t
LA DUCHESSE DE CHOISEUL
sonnages manquent de vérité et d'énergie. Cependant, malgré les défauts qu'on peut reprocher à Voltaire, il sera toujours l'écrivain que je lirai et relirai avec le plus de plaisir, à cause de son goût et de son universalité. Que m'importe qu'il ne me dise rien de neuf, s'il développe ce que j'ai pensé et s'il me dit mieux que personne ce que d'autres m'ont déjà dit. Je n'ai pas besoin qu'il m'en apprenne plus que ce que tout le monde sait, et quel autre auteur pourra me dire comme lui ce que tout le monde sait?
Vous me demandez si je connais te mot énergie^l Assu- I t'ment je le connais et je peux même fixer l'époque de sa naissance. C'est depuis qu'on a des convulsions en entendant la musique. L'enthousiasme, ma chère petite-fille, est partout substituée au bon goût, ou plutôt au simple goût; on n'exprime que depuis qu'on ne sent plus. La langue est comme l'histoire au passé : nous avions autrefois de grands hommes qui avaient des admirateurs et point d'enthousiastes; aujourd'hui, nous n'avons ni grandes choses, m grands hommes, mais nous avons de l'enthousiasme et nous parlons d'énergie. Ce mot n'était peut-être pas connu du temps des Romains, et les Spartiates qui répondaient à Philippe si énergiquement, ne savaient peut-être pas qu'ils étaient énergiques. Il n'y a que vous qui ayez conservé le dépôt de la vérité et du bon goût. Je crois la lettre de l'abbé fort digne de passer les mers ; mais je la défie d'être plus jolie que votre mot sur l'inondation de vers en l'honneur de Voltaire : o II subit le sort commun, il sert de pâture aux vers ».
1. Le mot était récent sans doute, M" du DefTand dit que l'abbé UarlhéleoiY s'était moqué d'elle pour l'avoir employé. « Eh bien!
ajoulc-t-elle, qu'il sache qu'aujourd'hui il est devenu à la mode, et qu'on n'écrit plus rien qu'on na le place. »
L'iVBBÉ BARTHELEMY
Qui ne connaît l'auteur du Voyage du jeune Anacharsis'! Ce savant qui fut un numismate de premier ordre, et qui a laissé sa trace dans toutes les parties de l'archéologie qu'il lui arriva d'aborder, aima quelque chose plus que ses médailles : ce fut la duchesse de Choiseul. Il commençait à être célèbre, quand il accepta en 1755 l'invitation que lui lit le duc de Choiseul de l'accompagner en Italie. Il y alla, croyant trouver de beaux sujets de travaux, qui lui feraient honneur. Il y trouva la duchesse de Choiseul, dont il devint le serviteur, l'ami dévoué pour jamais, à laquelle il consacra sa vie, sacriliant la carrière de gloire qu'il avait espérée. 11 fut dès lors le familier de l'hôtel de Choiseul, partageant la fortune et partageant la disgrâce, secrétaire général des Suisses quand Choiseul en était colonel, et quittant sans regret cette riche sinécure pour se confiner à Chanteloup avec ses amis exilés. C'était l'homme nécessaire, le consolateur, l'amuseur, mais le fidèle surtout dont on ne pouvait douter, d'une affection empressée et discrète, sans phrases et sans élans sensibles, d'une inaltérable égalité d'humeur, avec une pointe de gaieté provençale qui se faisait sentir dans la parfaite politesse de son langage, et qui donne encore aujourd'hui du piquant à ses lettres.