Sur M— de Lauzun, cf. p. 40S
Les lettres de Mme Geofîrin n'ont rien de rare, ni la pn> fondeur ni l'originalité des pensées, ni le brillant du style. Mais il fallait bien donner place ici à une femme qui eut l'un des salons les plus célèbres du xviii» siècle, et dont la réputation s'étendit dans toute l'Europe.
Fille d'un valet de chambre de la Dauphine, mariée à un très riche bourgeois, qui fut un des fondateurs de la manufacture de glaces, peu instruite, n'ayant rien lu, Mme GeolFrin voulut se faire un salon, et y parvint. Elle se lia avec Mme de Tencin, et, à sa mort, hérita du plus grand nombre de ses amis. Elle grossit ce noyau, et bientôt sa maison fut une des plus et des mieux fréquentées de Paris. Le lundi, Mme Geoffrin recevait à dîner les artistes, Carie Vanloo,Yernet, Soufflot, Boucher, Lemoine, Latour, le comte de Caylus. Le mercredi était le jour des gens de lettres et des savants, Diderot, Mairan, Dalembert, Marmontel, Thomas, Raynal, Helvétius, Saint-Lambert. Outre ces deux dîners, elle donnait de petits soupers, où n'étaient guère admis que les gens du grand monde : on y voyait Mme de Brionne et Mme d'Egmont.
Les étrangers les plus illustres, l'abbé Galiani, Caraccioli, Creutz, Horace Walpole, Gibbon, se firent présentera Mme Geoffrin, et il n'y eut point de prince russe ou d'écrivain anglais qui ne tînt à honneur d'être admis chez elle. Les souverains mêmes lui donnèrent des marques de leur considération. Je ne parle pas du roi de Pologne, mais Catherine II lit tout pour l'attirer à Pétersbourg ; Joseph II et Marie-Thérèse l'accueillirent avec empressement à Vienne. Il n'y eut que la cour de Versailles qui ignora toujours cette bourgeoise.
Bourgeoise, assurément, elle l'était, de la tête aux pieds et jusqu'au fond de l'âme. Elle était sensée, rangée, prudente. Elle administrait son salon avec une sagesse timide, séparant les mondes divers, accueillant les encyclopédistes et contenant les doctrines, modérant la conversation, et coupant court à toutes les audaces de pensée ou de parole d'un sec a Voilà qui est bien ». Elle aimait à conseiller ses amis, et les régentait en mère
1. Correspondance inédite du I towski et de Jtf"»» Geoffrin, par roi Stanislas- Auguste Ponia- I M C. de Mouy Paris, in-8. 1873»
un peu despotique : elle n'aimait pas les indépendants, les âmes indociles et fières qui ne se laissent pas protéger, et veulent être consultés dans le bien qu'on leur fait. Elle avait un fonds de vanité bourgeoise, qui lui faisait attacher un grand prix à ses relations avec le grand monde et aux flatteuses avances des souverains. Toute son âme se gonfla de joie et d'orgueil, quand, en 1704, Stanislas Auguste Poniatowski fut élu roi de Pologne : c'était ce jeune, léger et charmant gentilhomme polonais, à qui elle avait fait si bien fête en 1753, qu'elle avait morigéné, dont elle avait payé les dettes, et qui l'appelait maman. Elle se crut vraiment la mère d'un roi, et elle lui sut un gré infini de l'être devenu et de lui donner occasion d'écrire à une Majesté. Dans son idolâtrie enthousiaste, ce gentil roi lui parait de cent coudées plus grand que le grand Frédéric. Elle ne résista pas au plaisir de jouir effectivement de cette auguste intimité : elle lit à soixante-sept ans le voyage de Pologne, et fut enthousiasmée de la réception que Sa Majesté polonaise lui fit. Ce fut l'époque glorieuse de sa vie, dont elle garda un fier et tendre souvenir jusqu'à sa mort. Du reste cette bourgeoise un peu glorieuse fut la meilleure des femmes, d'une bienfaisance inépuisable, et pour ainsi dire raffinée, joignant à la largesse la grâce des manières et le secret; si son esprit est assez commun, si sa vanité, son despotisme sont d'une nature un peu vulgaire, elle eut du moins une rare bonté, une plus rare encore délicatesse de cœur.