‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 318 sur 558 · LES ŒUFS BROUILLES DE MADAME DE LAUZUN · texte numérisé non relu

LES ŒUFS BROUILLES DE MADAME DE LAUZUN

A LA MÊMB.

20 mars 1771

Madame de Lauzun* part demain, voilà le plus grand événement de ce pays-ci. Savez-vous que personne, en France, ne possède à un plus haut degré une qualité que vous ne lui connaissez pas, celle de faire des œufs brouillés ; c'était un talent enfoui; elle ne.se souvient pas du temps où elle l'a reçu. Je crois que c'est en naissant. Le hasard l'a fait connaître; aussitôt on l'a mis à l'épreuve. Hier matin, époque à jamais mémorable dans l'histoire des œufs, pendant le déjeuner, on apporta tous les instrumens nécessaires à celte grande opération, un réchaud de la nouvelle porcelaine, celle qui, je crois, vient de vous, du bouillon, du sel, du poivre et des œufs; et voilà madame de Lauzun qui d'abord tremble et rougit, et qui ensuite, avec un courage intrépide, casse ses œufs, les écrase dans la casserole, les tourne à droite et à gauche, dessus, dessous, avec une précision et un succès dont il n'y a point d'exemple. On n'a jamais rien mangé d'aussi excellent. L'expérience fut faite en petit, car il n'y avait que six œufs; on l'essaiera aujourd'hui en grand. Si elle réussit de même, c'est une supériorité décidée.

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