‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 322 sur 558 · SUR ELLE-MEME · texte numérisé non relu

SUR ELLE-MEME

Au MÊME.

A l'ariï, ce 6 décembre 1767.

Me voici à ce qui me regarde, et dont Votre Majesté veut bien s'occuper. Je commence par lui dire qu'elle ne pourra

1 . Desbarreaux (mort en 1 673) fut quelque temps conseiller au Parlement. Voici ce beau sonnet qu'il fit étant converti : a Grand Dieu, tes jugemcns sont remplis d'équité, Il Toujours tu prends plaisir à nous être propice ; || Mais j'ai tant fait de mal que jamais ta bonté || Ne peut me pardonner sans choquer ta justice. || Oui, mon Dieu; la grandeur de mon impiété || Ne laisse à ton pouvoir que 1« choix du supplice ; Il Ton intérêt s'oppose à ma

félicité, Il Et ta clémence même attend que je périsse. || Contente ton désir, puisqu'il t'est glorieux ; Il OITense-toi des pleurs qui coulent de mes yeux ; || Tonne, frappe, il est temps; rends-moi guerre pour guerre. || J'adore en périssant la raison qui t'aigrit. || Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre, Il Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ. » Voltaire prétend sans preuve que ce sonnet est de l'alibé de Lavau.

jamais me faire de questions à quoi je ne veuille pas répondre. Mon cœur sera toujours ouvert à Voire Majesté lontes les fois qu'elle fera toc toc à la porte. J'ai fait, à l'âge (le vingt ans, des plans pour les dilférens âges de ma vie. 1p les ai suivis, et je m'en suis bien trouvée II n'y a eu (]ue le voyage de Pologne qui a fait dans ma vie un incident t xlraordinaire, parce que je ne pouvais pas prévoir ce que mon extrême amitié pour Votre Majesté, et les circonstances oxigeraient de mon sentiment. J'ai fait ce voyage dans le ( ommencement de ma vieillesse, je n'aurais pas pu le faire dans ma jeunesse, ni même sur la fin de ma jeunesse, il aurait eu l'air indécent ou au moins romanesque. Il a très bien réussi pour moi. J'ai vu mon Roi, j'ai vu ses entours, .Mifin j'ai bien vu ce que j'ai vu, et je suis contente d'avoir eu le courage d'avoir entrepris ce voyage, et le bonheur de l'avoir fait sans aucun accident. En arrivant chez moi, j'ai repris mon genre de vie, et ce genre de vie me conduira jusqu'à soixante-dix ans, qui seront accomplis dans deux ans. Pour lors je commencerai à rompre tous les altachemens de mon cœur, et puis, je le fermerai hermétiquement, de façon qu'il n'y puisse plus rien entrer. Je veux que ma mort physique soit aussi douce qu'il soit possible, et pour cela, il ne faut point avoir de déchirures à faire, et je n'en peux jamais avoir que par mon cœur. Ma petite philosophie m'a fait donner à toutes les choses agréables qui m'entourent leur juste valeur, je les quitterai, comme dit La Fontaine :

Je voudrais qu'à cet âge On sortît de la vie, ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet.

Et encore le même La Fontaine qui dit :

Que la mort, pour le sage, est la fin d'un beau jour.

J'assure Votre Majesté que je vois l'époque de ma mort morale très-gaiement. J'ai l'esprit comme je l'avais à Varsovie quand mon Roi était de bonne humeur et que je

n'étais occupée que du plaisir de lui plaire. Je suis si gaie qu'un troupeau de jeunes dames de vingt ans viennent me voir quand elles veulent se divertir. Je les fais pâmer de rire, Mme d'Egmont* est à leur tête. ElU^s me demandent souvent des petits soupers. Je les gronde sur l'usage qu'elles font de leur jeunesse, et je les prêche pour se procurer une vieillesse saine et gaie, telle qu'est la mienne; car je me porte parfaitement bien ; mais je sens le besoin d'un calme que je ne peux me procurer qu'en fermant mon cœur. Je compte faire encore, avant ma petite mort, un voyage en Angleterre le printemps prochain; j'y ai des personnes que j'aime tendrement et dont je suis bien aimée. J'irai leur dire le dernier adieu.

Voilà la réponse à la 'bonté que mon Roi avait de vouloir connaître l'état de mon âme. Mais les bontés et l'am'itié dont mon Roi m'a honorée sont tellement gravées dans mon cœur que le souvenir m'en sera précieux jusqu'au dernier soupir de ma vie.

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