SUR LA CURIOSITÉ
A Mahame d'Éi'INAY.
Naples, 51 août 1771.
Voilà un terrible tour, ma belle dame, que vous me jouez de temps à autre. Je vois arriver un gros paquet de vous; je m'en réjouis d'avance; je m'attends à la plus longue lettre du monde, et au lieu de trouver que vous m'écrivez, je trouve que vous m'avez fait transcrire un morceau de Voltaire pour me l'envoyer. Si je voulais me venger, je transcrirais un morceau de mon bréviaire et je vous l'enverrais.
J'avoue que le morceau curiosité^ de Voltaire est superbe, sublime, neuf et vrai. J'avoue qu'il a raison en tout, si ce n'est qu'il a oublié de sentir que la curiosité est une passion, ou, si vous voulez, une sensation qui ne s'excite en nous que lorsque nous nous sentons dans une parfaite sécurité de tout risquer. Le moindre péril nous ôte toute curiosité, et nous ne nous occupons plus que de nous-mêmes et de notre individu. Voilà l'origine de tous les spectacles. Commençons par assurer des places sûres aux spectateurs, eusuite exposons à leurs yeux un grand risque avoir*. Tout le monde court et s'occupe. Cela conduit à une autre idée vraie, c'est que, plus le spectateur est sùr^, plus le risque qu'il voit est grand, plus il s'intéresse au spectacle, et ceci est la clef de tout le secret de l'art tragique, comique, épique, etc. 11 faut présenter des gens dans la position la plus embarrassante à des gens qui ne le sont pas. Il est si vrai qu'il faut commencer par mettre bien à leur aise les spectateurs, que s'il pleuvait dans les loges, si le soleil donnait sur l'amphithéâtre, le spectacle est abandonné*. Voilà