L'HISTOIRE AU THEATRE A Madame d'Épinat
Naples, 23 février 1772.
Après la débâcle, vient la sécheresse. Voilà deux semaines que je ne reçois rien de Paris. Il faut pourtant que je réponde à cette lettre arrivée par deux courriers et qui avait été à Madrid : elle contenait un rêve en forme de dialogue écrit très délicatement, très naïvement, plein de bonnes choses, d'idées vraies, et de souhaits impossibles*.
Je n'ai qu'une difficulté à faire à vos raisonnemens. Je conviens que l'étude de l'histoire est nécessaire à l'acteur, toutefois pourvu que l'auteur de la pièce l'ait étudiée luimême, en ait observé les mœurs, le siècle, le costume; mais s'il n'en a rien fait lui-même, comme cela arrive presque toujours, l'acteur serait mille fois plus embarrassé, s'il connaissait l'histoire. Si un malheureux qui aui.iit lu Garzillas* voulait jouer Alzire, au diable s'il saurait prononcer un seul mot du rôle de Zamore, qui est si savant, et de celui d'Alzire, qui dispute sur la religion aussi joliment que Voltaire. Alvarez et Gusman sont deux grands d'Espagne aussi beaux que le prince d'Orange et le duc
1. « H"* d'Épinay s'était amusée à écrire un rêve où elle se prenait pour M"* Clairon et où elle exprimuit ses idées sur l'art dramatique, le jeu des acteurs, les qualités nécessaires pour obtenir du succès, et surtout les études indispensables pour se former. > (Note de MM. L.
PercY et G. Maugras.)
2. Garcilasso de la Vcga (1550- 1568), Bé à Cuzco, mort & Valladolid, descendait par sa mère des souverains indigènes du Pérou ; il a écrit une Histoire générale du Pérou (Cordoue, 1616), et des Commentaires royauz\traitantde l'origine des Incas (Lisbonne, 1C09- 1016).
d'Albe, au lieu d'être deux pirates, vrais forbans de mer, tels qu'étaient Cortès et Pizarro. En vérité, ma belle dame, il me paraît que l'ignorance des auteurs a engendré l'ignorance des acteurs, et de ces deux ignorances a procédé 1 ignorance des spectateurs, qui n'a été ni créée ni engendrée, mais qui procède des deux. Voilà une trinité d'ignorances qui a créé le monde théâtral. Ce monde n'existe qu'au théâtre; les hommes, les vertus, les vices, le langage, les événemens, le dialogue du théâtre, sont particuHers. il s'est fait une convention parmi les hommes que cela serait ainsi ; que le théâtre aurait ce monde, et l'on est convenu de trouver cela beau. Les raisons de cette convention seraient diffifciles à retrouver. L'acte en est fort ancien, et il n'a pas été insinué au greffe. J'ai bien peur qu'on ne soit convenu de trouver Le Kain bon et parfait*. On ne peut pas revenir contre une convention, et une transaction en forme. Au reste, je crois que les causes qui ont produit cet éloignement de la nature qu'on a fait dans le théâtre, au point de créer un mondo rnlior tout à fait nouveau, a été la difficulté de s'approcher de la vérité en gardant son langage vulgaire, et avec la loi de ne pas y placer les événemens modernes. On fait une bonne comédie, vraie au dernier point, parce qu'il est permis d'y représenter la querelle entre mari et femme, arrivée dans le mois, la ruine d'un joueur arrivée dans l'année; mais s'il ne vous est pas permis de rendre en tragédie, ni la chute du duc de Ghoiseul, ni même celle du cardinal de Bernis*, comment peut-on peindre la vérité? Si vous mettez sur le théâtre Thémistocle et Alcibiade, à l'instant je m'aperçois qu'ils ont parlé grec, et qu'on les fait parler français;
1. Henri Louis Gain, dit Lekain (1728-1778), entra en 1750 au Théâtre français. 11 lutta contre un physique injrrat, qu'il lit ouhlier à force d'intelligence et de passion.
Il créa Orosmane, Tancrède, Gengis, Zamore. Ge fut l'acteur favori de Voltaire. Galiani, en lecritiquant,
va contre !e sentiment unanime des contemporains. Gf, ce qu'en dit Frédéric II, p. 498.
2. Le cardinal de Bernis fut renvoyé en 1758 (cf. p. 158, n. 1) ; Ghoiseul, qui succéda à Bernis, fut renversé par la comtesse du Barry et le duc d'Aiguillon en 1770.
qu'ils étaient citoyens d'une république, et qu'on est à Paris, qui n'est pas une république, à ce que dit l'almanach royal. Je renonce donc à l'espoir d'une tragédie vraie, et je consulterais mon acteur pour avoir les postures les plus pittoresques, la voix la plus terrible, la démarche la plus chargée, les passions les plus outrées. Toutefois* qu'en taisant une grimace il est applaudi, je lui conseillerais de faire le lendemain une véritable contorsion, tâcher de se faire bien payer. Voilà l'éducation de mon Emile* Le Kain le jeune. Voyez comme nous sommes peu d'accord; mais, si nous l'avions été malheureusement, je n'aurais rien à vous mander, sinon que je vous adore toujours.