‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 359 sur 558 · Le chevalier de Magallon fut chargé d'affaires d'Espagne · texte numérisé non relu

Le chevalier de Magallon fut chargé d'affaires d'Espagne

5. Galiani faisait venir de Paris de la toile pour faire des chemiseï et des mouchoirs.

400 LETTnVS DU DIX-HDITIEME SIÈCLE.

FRÉDÉRIC ir

Ce n'est pas une des moindres singularités de notre xtui» siècle, qu'il faille y compter parmi nos grands écrivains un roi de Prusse. Et en vérité, comme l'a dit Sanite-Beuve, « Frédéric est un écrivain d'un grand caractère, dont la trempe n'est qu'à lui, mais qui, par l'habitude et- le ton de la pensée, tient à la fois de Polybe, de Lucrèce et de Bayle ». De tous les écrits qu'il a laissés, il n'y en a point où il révèle mieux toutes les qualités de son esprit, où il se montre plus naturellement, plus facilement grand écrivain en français, que sa vaste Correspondance. C'est, avec celle de Voltaire, le monument épistolaire le plus important que nous ait légué le xvin» siècle, par la richesse du fond, et par l'agrément de la forme, par l'importance des matières qui y sont traitées, et par la qualité de l'intelligence qui s'y applique.

La lecture de ces douze volumes de lettres grandit Frédéric II dans notre esprit. Elle ne va pas sans tristesse pour un Français, car on voit, par le génie de cet homme et l'incapacité de notre gouvernement, s'y préparer de jour en jour tous les éléments de la grandeur prussienne, et la pensée se retourne sans cesse involontairement vers les plus tristes années qu'ait traversées la France en notre siècle. Mais il n'importe : malgré cela se dégage et se fortide de page en page l'impression qu'on a devant soi un grand homme, un des plus authentiques grands hommes que l'histoire puisse nous présenter. Et ce n'est pas assez dire encore : ce grand homme nous fait l'effet d'un bon homme. La chose ne laisse pas que de surprendre d'abord, quand on songe à ce que fut, à ce que fît Frédéric. Ce fut un homme de mœurs équivoques, un voluptueux qui ne connut de morale que celle du plaisir et du succès, un athée qui ne se contentait pas de nier l'âme et Dieu, qui prenait plaisir à scandaliser toutes les églises par son impiété facétieuse, un politique effronté et cynique, qui se joua des serments et des traités, et fut un maître en fourberie quand il n'afficha pas une absolue impudence. Cela est vrai, mais sans religion

1. Œuvres, publiées par l'Aca- XXV. Une édition populaire in-8 a

demie de Berlin sous la direction du D'Preuss(18i6-18o7,31vol. in-4). La Correspondance est aux t. XII-

'élé donnée aussi par le D' Preuss.

La Correspondance y occupe \'i volumes, à partir du t. XVI.

et sans moralité, Frédéric trouve moyen encore de forcer parfois la sympatliie avec l'admiration. Ce grand roi fut un homme : il ne se laissa point cloîtrer dans la vie artificielle de la cour; il s'affranchit de la dignité et de l'étiquette; l'orgueil du rang même et la gloire ne l'enivrèrent pas, et dans ce roi, le plus redouté capitaine et le plus fin politique de l'Europe, l'homme naturel ne fut jamais entamé ni corrompu : au milieu d'affaires, dans un rang, avec des opinions même et une philosophie, qui devaient concourir à fausser et dessécher sa nature, il sut garder la liberté de son intelligence et la spontanéité de son cœur. Il vécut toujours d'une vie intérieure active, riche en impressions intenses, et féconde en vives émotions, qu'il se plut à déployer avec le laisser aller et l'abandon d'un particuUer qui se meta l'aise.

Si inattendue que soit la découverte, quand on ne connaît que le Frédéric de l'histoire politique, le fond de sa nature est affectueux et tendre. Ses lettres à sa mère, à ses frères, à ses sœurs, le montrent bon fils et bon frère : je choisis à dessein l'expression la plus vulgaire, elle loue mieux le roi par sa simplicité. Dans sa correspondance avec la marquise de Baireuth, qui avait été la compagne et la confidente de sa douloureuse jeunesse, et qui resta sa plus chère amie après son avènement, la douceur, la facilité, la bonté sont de son côté, quoiqu'il sache parfois faire entendre le rude langage de la vérité. Elle mourut en 1758, et au milieu des inquiétudes et des désastres qui l'accablaient, il ressentit vivement sa mort, comme le seul malheur qui pût détruire sa gaieté et vaincre sa philosophie.

Il fut le même avec ses amis : il les perdit avec déchirement, il en garda la mémoire toujours présente*, il leur continua son affection après leur mort en s'occupantde leurs familles, de leurs enfants. Vivant, il la leur témoigne par toutes sortes de bienfaits délicats et d'attentions touchantes, leur exposant son âme avec la plus franche simplicité les mettant à l'aise et s'y mettant, et dépouillant si bien la hauteur royale et la supériorité du rang, que ses railleries même avaient peine à les blesser. Tel il apparaît avec MM. de Camas, de Suhm, Rottembourg, avec Jordan,

1. M. Lavisse, dan« son ouvrage sur la Jeunesse de Frédéric //qui p:irai( pendant l'impression de ceUe notice, nous montre le prince un peu vite consolé de la mortdeKatte, qni s'cta/t perdu pour lui. Ceoen-

<)ant sa douleur fut sincère, et sa légèreté s'explique par l'intérêt trop personnel qu'il avait eu dans l'ulluire, et par le «léplaisir que sou amour-propre éprouvait à en évoquer le souvenir.

462 LEHRES DU DIX-HUITIËME SIÈCLE.

avec d'Aryens, et aussi avec milord Maréchal et le général de La Motte Fouqué: mais quand il écrit à ces vieux compagnons d'armes qui l'ont bien servi, une sorte de respect qu'on n'attendrait pas de celte nature sceptique se mêle à la familiarité attendrie. Avec milord Maréchal, Jordan, le marquis d'Argens, le ton est de l'ami qui s'épanche, mais les pensées sont du roi. Confidemment encore et familièrement, dans la plus simple, la plus expansive, la plus alerte causerie, Frédéric conte au jour le jour ses travaux et les atfaires de l'État : il dit tout, ses projets, ses espérances, ses joies, ses 'déceptions, ses peines. Il expose sans voiles, sans réticences et sans emphase, ces hautes matières de politique qui dans la bouche des hommes d'État s'enveloppent à l'ordinaire d'un vague mystérieux et n'apparaissent qu'à travers la pompe des formules ofliciclles. Et nulle part la grandeur de cet homme ne se mesure mieux que dans ces lettres, où il apparaît pour ainsi dire en déshabillé, en pleine action, et dans le feu de la besogne qu'il brasse infatigablement. Sans doute on reconnaît le politique réaliste qu aucun scrupule ne gêne, qm se moque du sentiment et de la morale, sachant à fond les traités et les droits qu'ils déterminent, mais comme un homme d'affaires véreux étudie le code pour le tourner, n'ayant pour mobile que l'intérêt, et sacriliant tout, parenté, honneur, bonne foi, aux résultats positifs, à l'accroissement de son royaume. Mais on s'aperçoit aussi et cela ne laisse pas d'être étrange, que cette insensibilité et cette duplicité ne sont pas tout le fond de sa nature, qu il a vraiment aussi le sentiment et le respect de la justice, que la philosophie n'est pas chez lui un pur jeu d'esprit ou une grimace hypocrite, et qu'il était sincère en sa jeunesse dans son enthousiasme généreux, qui lui faisait réfuter Machiavel. Si le roi démentit si vite les maximes hautement professées par le px^ince royal, ne concluez pas qu'il ait déposé à son avènement un masque par lequel il s'était plu à duper Voltaire et tout le monde. La contradiction qui éclata en 1740 à tous les yeux, quand il envahit la Silésie, lui fut imposée par le sentiment qu'il prit de son devoir de roi, en montant sur le trône. Il fallait que la Prusse vécût, et pour vivre, il fallait qu'elle s'agrandit, qu'elle rejoignît ses tronçons; cette œuvre ne pouvait s'accomplir que par la guerre; mais il fallait riscjuer le moins possible, c'est-à-dire qu'il ne fallait songer qu'à soi et ne prendre conseil que de soi. Voilà ce que Frédéric sentit en devenant roi de Prusse ; et cette idée lui dicta sa conduite. Jamais dans ses

n gociations tortueuses et dans ses guerres injustes, 11 ne fut CMiduit par une pensée d'amour-propre ou de grandeur personi: L'Ile. Il ne fut sans foi que par raison d'État, par dévouement à a chose publique: il fut réaliste au point de ne rien donner même à sa gloire. On peut bien l'en croire quand, dans ses lettres, il ;iltirme je ne dis pas son droit, mais son devoir absolu de rompre tous les traités, de violer tous les engagements, dès que Imtérêt de l'État le commande, quand il se déclare obligé par sa fonction de roi à n'avoir ni honneur ni conscience, qui empêche l'État de gagner un avantage dans aucune occasion.

En se donnant sans réserve, corps et âme, à l'État, il ne se ' erve qu'un droit : celui de mourir à son heure. Qu'est-ce que vie d'un homme comparée à la durée de ces grands corps, 1 nous paraissent éternels au prix de notre brièveté? Et qu'imr(e alors qu'un homme vive quelques années de plus ou de ins? Frédéric, qui sait ce qu'il vaut, ne se croit pas plus ncsaire qu'un autre : la Prusse vivra après comme avant lui. lia de quel ton, et par quel argument, il revendique la liberté (lu suicide, au milieu des désastres de la guerre de Sept Ans. Car il forma vraiment le dessein de se tuer, quand il vit approcher le moment de Tûrrémédiable défaite : il en délibéra, il s'y prépara avec une sérénité philosophique, et si la fortune ne lui était reven, il aurait accompli cet acte sans donner à personne le droit l'accuser de lâcheté et de désertion. Cette résolution qui lui don* Il lit la certitude de ne pas subir l'humiliation d'une paix ruineuse iiit la source de sa force pendant les années malheureuses qu'il traversa : les yeux fixés sur ce port qu'il savait lui être toujours ouvert pour mettre son honneur en sûreté, retrempant son énergie dans cette pensée consolante, il éleva son âme à la hauteur de tous les périls ; il lutta avec un héroïsme patient, que rum n'abattit, et il donna le temps à la chance de tourner. Je ne is rien de plus beau et de plus pathétique que ces lettres • ites pendant la guerre de Sept Ans, où si simplement, avec iint de belle humeur à l'ordinaire, et parfois avec une si profonde t'inotion, il enregistrait chaque jour le bon ou le mauvais succès (il' ses efforts, jamais exalté par les succès ni découragé par les revers, craignant tout et ne s'abattant de rien, bafouant ses ennemis, prenant son royaume en pitié, et notant ses propres fautes. Au reste, jusque dans ces dures années, il garde son esprit libre : il lit, il philosophe. Il emporte Corneille et Bayle dans son ba-age, et entre deux batailles, vainqueur ou vaincu, il enga-e

une discussion sur quelque matière de littérature ou de métaphysique ; il cause théâtre ou religion ; il badine ou fait des vers.

11 aimait les lettres, la philosophie, la musique avec passion. Jamais écrivain ni artiste ne les aima d'un amour plus profond ni plus sincère. Il se plaisait à citer, à traduire, à imiter, à commenter la célèbre phrase de Cicéron sur les lettres, dans le plaidoyer pour le poète Archias ; c'était vraiment le credo de ce roi impie. Ses livres, sa flûte et quelques amis capables de tout dire et de tout entendre, c'était tout ce qui lui fallait pour être heureux. On sait ce qu'étaient ces soupers de Potsdam dont Voltaire conserva toujours ie souvenir enchanté : nous retrouvons ces conversations philosophiques, avec leur esprit étincelant et aussi leur hardiesse inouïe, dans la correspondance de Frédéric II. II appelait à lui tout ce qu'il connaissait d'hommes d'esprit et de philosophes : s'il ne pouvait avoir leur personne, il les engageait à causer à distance avec lui, comme il fit avec Dalembertque ses offres et ses promesses ne purent jamais attirer à Berlin. Il était vraiment philosophe et du fond de l'âme, il l'était plus que beaucoup de ceux dont il empruntait les doctrines, plus vraiment tolérant et libéral à coup sûr que la plupart d'entre eux, à qui sans doute il n'eût pas été prudent de confier l'autorité despotiiiue.

Il n'y a rien dans la correspondance de Frédéric qui soit plus curieux, et souvent plus comique, que celle qu'il entretint pendant près de cinquante années avec Voltaire, et qui remplit trois volumes entiers. Leurs rapports commencent en 1736. Voltaire est l'auteur de la Henriade, de Zaïre et des Lettres anglaises; grand poète et grand philosophe, joignant le prestige de la persécution à la séduction du génie. Frédéric lui prodigue l'admiration avec l'emportement naïf de la jeunesse. Le grand homme est touché de cet enthousiasme, les princes ne l'ont pas encore habitué à leur encens. Voilà la conversation engagée entre eux : vers, théâtre, métaphysique, économie politique, il n'est rien qu'ils n'effleurent et parfois ne discutent à fond. En passant, le grand écrivain corrige l'orthographe, les solécismes, les fautes de versification du prince allemand, qui n'est pas encore maître de notre langue, mais le devient chaque jour sous un tel précepteur : en même temps son style s'allège, sa plaisanterie s'affine, son goût s'épure.

Frédéric envoie des cadeaux, des ambassadeurs à l'ami qu'il admire. Mais son ambition, son rêve serait de le posséder auprès de lui. Depuis qu'il est roi, il ne perd jamais cette idée de vue : il va voir Voltaire, le fait venir, le berne comme envoyé du roi

de France, et le cajole comme écrivain et philosophe ; il prodigue caresses, offres, promesses pour le retenir, et sous mains tâche de le brouiller avec sa cour et deJui rendre le retour en France impossible. Enfin, en 1750, ses vœux sont comblés : Voltaire élit domicile à Berlin ; le voilà chambellan du roi de Prusse, membre de son Académie, décoré de son ordre, pensionné sur sa cassette, et convive habituel de ses fameux soupers. On sait quelle fut rissue de cette intimité. Ce sont d'abord des tracasseries, des mots colportés et envenimés, puis des semonces du roi, des récriminations de Voltaire, et après des justifications et des raccommodements, la brouille définitive, irréparable. Voltaire se venge par ses Mémoirei et Frédéric dans ses lettres, où il n'a pas assez de mépris pour ce faquin, ce scélérat de Voltaire. Mais ces deux grands hommes ne pouvaient pas rester brouillés : leurs tempéraments leur interdisaient de vivre réunis : mais leurs esprits s'attiraient invinciblement. Ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre : après quelques années de rupture et de silence, la correspondance reprend entre eux, et bientôt redevient aussi suivie, aussi familière, aussi intime qu'avant le malencontreux voyage de Voltaire. Mais le ton pourtant a changé : ils n'attendent plus rien l'un de l'autre, et ils n'ont plus rien à se cacher l'un à l'autre. Ils se sont mesurés, estimés, pénétrés pendant les trois années de vie commune. Aussi ne se flattenl ils point : les compliments qu'ils échangent sont l'expression d'une réelle sympathie d'intelligence et d'une admiration sincère. L'héroïque patience de Frédéric dans la guerre de Sept ans fait oublier à Voltaire qu'il est Français, et de son côté le roi applaudit du fond du cœur à tous les coups que Voltaire porte à l'intolérance et à l'Église. Mais ils se jugent sans prévention : à l'occasion, le phi osophe lance un coup de griffe à son royal ami, et Frédéric r'(>pargnepas les dures vérités au patriarche de Ferney. Jamais imerce ne fut plus exempt d'illusions de part et d'autre, et j mais amitié n'a admis de plus absolue franchise. Et ce qu'il y a d'admirable, c'est que ni l'un ni l'autre ne marque de mauvaise humeur, ni ne se montre offensé des choses déplaisantes qu'il tend : il semble que Voltaire soit sans amour-propre, et le roi oit paisiblement des propos qu'un particulier ne supporterait pas. La raison est qu'ils savent qu'ils ont besoin l'un de l'autre, et chacun d'eux est assez assuré d'être estimé par l'autre dans sa vraie grandeur pour n'avoir pas de susceptibilité sar le reste.

ÔO

LETTRES DU DîX-HUITIÈME SIÈCLE.

Page 1