I. PROGRAMME DE POLITIQUE PRUSSIENNE
A Monsieur de Natzmer*.
Février 1751
Monsieur, la dispute que nous eûmes hier resta assez indécise, à cause que le sommeil nous surprit tous les deux lorsque nous étions en train de débiter notre marchandise du mieux*. Mais, pour suppléer au temps qui nous manqua hier, je continuerai mon système, pour lequel s'établit premièrement» : la paix dans l'Europe pour à présent; un roi de Prusse doit ensuite employer son plus grand soin à entretenir bonne intelligence avec tous ses voisins, et comme ses pays traversent diagonalement l'Europe en la coupant en deux, s'entend par là qu'il garde bonne intelligence avec tous les rois, l'empereur et les principaux électeurs, car toutes les guerres qu'il peut avoir avec ses voisins ne lui peuvent être certainement avantageuses, par la raison qu'il est trop enclavé des voisins, et que ses pays n'ont plus une assez grande suite, et qu'il peut être attaqué par plus d'un côté, et que, pour se défendre de toutes parts, il faudrait employer tout le corps d'armée à la défense, et qu'il ne resterait rien pour agir à l'offensive. Ayant donc posé ce système-ci pour le maintien de sa grandeur, il serait d'un très mauvais politique et d'une personne privée de toute invention et imagination d'en rester là, car quand on n'avance pas (je parle des affaires générales), on recule.
Le second système qui sort donc naturellement de ce fondement doit être pour procurer de plus en plus de l'agrandissement à la maison ; et ayant déjà dit que les pays prussiens
1. M. de Natzmer (1705-1758), gentilhomme <le la chambre du Prince royal, devint conseiller de régence à Slettin. — Tout Frédéric est déjà dans cette lettre, écrite à i'age de 19 ans.
S Peu français : il faudrait de
notre mieux. Frédéric, comme on pourra s'en apercevoir, écrivait encore assez peu correctement notre langue.
5. Il veut dire .: pour lequel le premier élément, pour lequel je pose comme première condition...
it si entrecoupés et séparés, je crois que le plus nécessaire - projets que l'on doit faire est de les rapprocher, ou de r 'coudre les pièces détachées qui appartiennent naturellement aux parties que nous possédons, telle qu'est la Prusse polonaise', qui a appartenu de tout temps au royaume, et qui n'en a été séparée que par les guerres que les Polonais turent contre l'ordre Teutonique, qui la possédait alors». ((' pays est situé entre le royaume dé Prusse, dont il n'est .paré que par la Vistule de l'occident ', la Poméranie ultérieure le côtoie, du nord il a la mer, et du midi il a la Pologne. Ce pays étant acquis, non seulement l'on se fait un passage entièrement libre de Poméranie au royaume de Prusse, mais l'on bride les Polonais, et l'on se met en état de leur prescrire des lois, par la raison qu'ils ne peuvent se défaire de leurs denrées qu'en les faisant descendre la Vistule et le Pregel*, ce qui ne se pourrait faire alors sans notre consentement. Pasiona plus entre; nous trouvons la l^)méranie citérieure', qui n'est séparée de la nôtre que par la Peene, et qui ferait un fort joli effet, si elle était combinée avec celle que nous possédons. Le profit que nous en tirerions, outre les revenus (qui ne sont que des choses qui regardent les financiers ou bien les commissaires, et qui ne doivent pas entrer naturellement dans les systèmes de politique que je me propose de tracer), outre les revenus, dis-je, qui sont fort considérables, et que l'on tirerait de cette province, l'on se met à couvert de toutes les insultes que les Suédois peuvent faire à la maison, et l'on ménage un corps d'armée considérable, qui serait, de nécessité, obligé de défendre la frontière ou les rives de la Peene; ensuite l'on arrondit le pays de plus en plus, et ouvre, pour
1. Frédéric, on le voit, songeait déjà au démembrement de la Pologne. Il réussit à acquérir la Prusse polonaise, moins Dantzick et Tlioru, au premier partage (1772).
2. Voilà qui fondera le droit de la Prusse, quand elle aura la force.