PROPOS DIVERS; COMPLIMENTS ET VÉRITÉS. A Voltaire
Meissen, 42 mai 1760.
Je sais très bien que j'ai des défauts, et même de grands défauts. Je vous assure que je ne me traite pas doucement, et que je ne me pardonne rien, quand je me parle à moimôme. Mais j'avoue que ce travail serait moins infructueux, si j'étais dans une situation où mon âme n'eût pas à souffrir des secousses aussi impétueuses et des agitations aussi violentes que celles auxquelles elle a été exposée depuis un temps, et auxquelles probablement elle sera encore en butte.
La paix s'est envolée avec les papillons; il n'en est plus question du tout. On fait de toutes parts de nouveaux elforts, et l'on veut se battre jusques in sœcuJa sxculorum.
Je n'entre point dans la recherche du passé. Vous avez eu sans doute les plus grands torts envers moi. Votre conduite n'eût été tolérée par aucun philosophe. Je vous ai tout pardonné, et même je veux tout oublier. Mais, si vous n'aviez pas eu affaire à un fou amoureux de votre beau génie, vous ne vous en seriez pas tiré aussi bien chez tout autre. Tenez-le-vous donc pour dit, et que je n'entende plus parler de cette nièce qui m'ennuie*, et qui n'a pas autant de mérite que son oncle pour couvrir ses défauts. On parle de la servante de Molière, mais personne ne parlera de la nièce de Voltaire. Pour mes vers et mes rapsodies, je n'y pense pas : j'ai bien ici d'autres affaires, et j'ai fait divorce avec les Muses jusqu'à des temps plus tranquilles.
Au mois de juin la campagne commencera. Il n'y aura pas là de quoi rire; plutôt de quoi pleurer.... Je ferai la guerre de toute façon à mes ennemis. Ils ne peuvent pas me faire mettre à la Bastille. Après toute la mauvaise volonté qu'ils me témoignent, c'est une bien faible ven-
1 M"* bcni'5. Frédf'ric n'est pap galant.
nce que celle de les persifler. On dit qu'on fait de nouvelles cabrioles sur le tombeau de l'abbé Paris*. On dit qu'on brûle à Paris tous les bons livres; qu'on y est plus fou que jamais, non pas d'une joie aimable, mais d'une folie sombre et taciturne. Votre nation est de toutes celles de rKurope la plus inconséquente; elle a beaucoup d'esprit, mais point de suite dans les idées. Voilà comme elle parait dans toute son histoire.
11 faut que ce soit un caractère indélébile qui lui est empreint. Il n'y a d'exceptions dans cette longue suite de règnes que quelques années de Louis XIV. Le règne de Henri IV ne fut pas assez tranquille, ni assez long, pour qu'on en puisse faire mention. Durant l'administration de Richelieu, on remarque de la liaison dans les projets, et du nerf dans l'exécution ; mais, en vérité, ce sont de bien courtes époques de sagesse pour une aussi longue histoire de folies.
La France a pu produire des Descartes, des Malebranche, mais ni des Leibniz, ni des Locke*, ni des Newton. En revanche, pour le goût, vous surpassez toutes les autres nations, et je me rangerai sous vos étendards quant à ce qui regarde la finesse du discernement, et le choix judicieux et scrupuleux des véritables beautés de' celles qui n'en ont que l'apparence. C'est une grande avance pour les belles-lettres, mais ce n'est pas tout.
J'ai lu beaucoup de liTres nouveaux qui paraissent, en regrettant le temps que je leur»ai donné. Je n'ai trouvé de bon qu'un nouvel ouvrage de Dalembert, surtout ses Élémens de philosophie et son Discours encyclopédique*. Les autres livres qui me sont tombés entre les mains ne sont pas dignes d'être brûlés.
1. Le diacre Paris (1G90-1727), janséniste forcené, lut enterré au cimetière Saint-Médard. Il se fit des miracles sur sa tombe, qui devint le rendez -vous des convulsionnaires.