Cf. plus loin, p
très difîérens. Vous faites cas de la vie en sybarite; pour moi, je regarde la mort en stoïcien*. Jamais je ne verrai le moment qui m'obligera à faire une paix désavantageuse; aucune persuasion, aucune éloquence, ne pourront m'engager à signer mon déshonneur. Ou je me laisserai ensevelir sous les ruines de ma patrie, ou, si cette consolation paraissait encore trop douce au destin qui me persécute, je saurai mettre fin à mes infortunes lorsqu'il ne sera plus possible de les soutenir. J'ai agi et je continue d'agir suivant cette raison intérieure et le point d'honneur qui dirigent tous mes pas; ma conduite sera en tout temps conforme à ces principes. Après avoir sacrifié ma jeunesse à mon père, mon âge mûr à ma patrie, je crois avoir acquis le droit de disposer de ma vieillesse. Je vous l'ai dit et je le répète, jamais ma main ne signera une paix humiliante. Je finirai sans doute cette campagne, résolu à tout oser et à tenter les choses les plus désespérées pour réussir ou pour trouver une fin glorieuse.
J'ai fait quelques remarques sur les talens militaires de (Ih.irles XII*; mais je n'ai point examiné s'il devait se tuer, ou non. Je pense qu'après la prise de Stralsund' il aurait fait sagement de s'expédier; mais, quoi qu'il ait fait ou qu'il ait omis, son exemple n'est pas une règle pour moi. Il y .1 des hommes dociles à la fortune : je ne suis pas né ainsi, et, si j'ai vécu pour les autres, je veux mourir pour moi, très indilférent sur ce qu'on en dira ; je vous réponds même que je ne l'apprendrai jamais. Henri IV était un cadet de bonne maison qui faisait fortune; il n'y avait pas là de quoi se pendre. Louis XIV était un grand roi, il avait de grandes r<^>sources; il se tira d'affaire. Pour moi, je n'ai pas les
1. Plus d'une fois dans cette guerre il avait pensé au suicide, et déjà le 9 octobre 1757, il avait écrit à Voltaire : € Pour moi, menacé de naufrage, || Je dois, en arrronlant l'orage, || Penser, vivre iiourir en roi. »
Les Réflexions sur les talens
militaires et sur le caractère do Charles XII, qui furent imprimées en 1759, par les soins de d'Argens.
3. Charles XII y fut assiégé en 17U par une armée de Danois, de Saxons^ de Prussiens et de Russes : ne pouvant tenir dans la place, il »% retira en Scanie.
forces de cet homme-là; mais l'bomieur m'est plus cher qu'à lui, et, comme je vous l'ai dit, je ne me règle sur personne. Nous comptons, je pense, cinq mille ans depuis la création du mondt ; je crois ce calcul beaucoup inférieur à l'âge de l'univers. Le Brandebourg a subsisté tout ce temps, avant que je fusse au monde; il subsistera de même après ma mort. Les États se soutiennent par la propagation de l'espèce, et, tant que l'on travaillera avec plaisir à multiplier les êtres, la foule sera gouvernée par des ministres ou par des souverains. Cela se réduit à peu près au même; un peu plus de foUe, un peu plus de sagesse, ces nuances sont si faibles, que la totahté du peuple s'en aperçoit à peine. Ne me rebattez donc point, mon cher marquis, ces vieux propos de courtisans, et ne vous imaginez pas que les préjugés de l'amour-propre et de la vanité puissent m'en imposer ou me faire le moins du monde changer de sentiment. Ce n'est point un acte de faiblesse de terminer des jours malheureux ; c'est une pohtique judicieuse, qui nous persuade que l'état le plus heureux pour nous est celui où personne ne peut nous nuire, ni troubler notre repos. Que de raisons, lorsqu'on a cinquante ans, de mépriser la vie ! La perspective qui me reste est une vieillesse infirme et douloureuse, des chagrins, des regrets, des ignominies et des outrages à souffrir. En vérité, si vous entrez bien dans ma situation, vous devez moins condamner mes projets que vous ne le faites. J'ai perdu tous mes amis, mes plus chers parens, je suis malheureux de toutes les façons dont on peut l'être; je n'ai rien à espérer, je vois mes ennemis me traiter avec dérision, et leur orgueil se prépare à me fouler aux pieds. Hélas! marquis,
Quand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir La vie est un opprobre, et la mort un devoir *.
Je n'ai rien à ajouter à ceci. J'apprendrai à votre curiosité que nous passâmes l'Elbe avant-hier, que demain nous