SUR LE BONHEUR
A LA MArtQUISE DO DeFFAND.
Vous dites, Madame, que rien n'est heureux, depuis l'ange jusqu'à l'huitre ; il faut distinguer. Les séraphins ne sont point heureux, ils sont trop sublimes : ils sont comme Voltaire et Maupertuis, et je suis persuadé qu'ils se font là-haut de mauvaises affaires ; mais vous ne pouvez douter que les chérubins ne soient très heureux. L'huître n'est pas si malheureuse que nous, on l'avale sans qu'elle sVn doute; mais pour nous, on vient nous dire que nous allons être avalés, et on nous fait toucher au doigt et à l'œil que nous serons digérés éternellement. Je pourrais parler à vous, qui êtes gourmande, de ces créatures qui ont trois estomacs ; ce serait bien le diable si dans ces trois il n'y en avait pas un de bon. Je reviens à l'huitre : elle est malheureuse quand quelque longue maladie fait qu'elle devient perle : c'est précisément le bonheur de l'ambition. On n'est pas mieux quand on est huître verte, ce n'est pas seulement un mauvais fond de teint, c'est un corps mal constitué '.
Vous dites que je n'ai point écrit à Mme la duchesse de Mirepoix * ; j'en ai découvert deux raisons : c'est qu'elle est malade et qu'elle" est dans les embarras de la cour. A l'égard de d'Alembert, j'ai plus d'envie que lui, et autant
i. Cf. p. 31, n. 1, fin. Son fils, le comte (le Morville (1Ô86-1752), d'abord conseiller au Parlement, fut ensuite ambassndcur en Hollande, puis ministre de la marine (1722) et des affaires étrangêi-es (1725).