‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 420 sur 558 · POTEMKIN · texte numérisé non relu

POTEMKIN

ÂD MÊME.

3 avril 1701

Sire, le prince Potemkin*, bien qu'il me traite avec une bonté particulière, et qu'il m'ait prié de le regarder comme

1, Galheiine II tirait en longueur 1 ensuite à Gustave le» condition! pour avoir le temps de faire sa qu'elle voudrait, paix avec la Turquie, et imposer | 2. Cf. p. 563. Le prince (1736-

son parent, comme son frère (il est vrai que cela était dit lorsqu'il avait une petite pointe de vin), bien qu'il ne cesse de me répéter que tout ce qu'il désirerait serait de me voir ambassadeur ici, ce prince, qui veut absolument que je prenne toute confiance en lui, ne m'en inspire aucune. Non pas que je ne sois convaincu qu'il est bien intentionné envers Votre Majesté et flatté des égards qu'elle lui témoigne ; mais il veut tout faire, et ses plaisirs, ses goûts, ses caprices sans nombre viennent toujours à travers les affaires les plus importantes. Lorsqu'il reçut la lettre de Votre Majesté, il me prit à parla un bal où nous nous trouvions ensemble. 11 me dit qu'il n'avait pas cette lettre sur lui, mais qu'il me la montrerait le lendemain, qu'il me mènerait faire un petit diner d'amis dans sa maison des gardes à cheval, où, par parenthèse, il a déjà fait une dépense de 150 000 roubles pour donner une fête à l'impératrice après Pâques, que nous y serions à notre aise et pourrions causer librement d'affaires. J'arrive chez lui (en ville) à l'heure marquée, chargé de papiers et transporté de joie d'avoir une si bonne occasion de tout finir. Je trouve l'Altesse extrêmement affairée, au point de ne pouvoir recevoir que moi (ses antichambres étaient remplies de monde). Et de quoi s'agissaitil? D'arranger une salle de bal dans son appartement du château, qu'il a déjà changé en entier trois fois depuis qu'il est ici. 11 me remet la lettre de Votre Majesté, puis me fait promener par cinquante appartemens, me fait tout voir, tout admirer, me demande le secret, m'embarque avec lui dans sa voiture, ne me parle en chemin que de la Crimée, de sa flotte de la mer Noire. Nous arrivons; je trouve les apprêts d'une fête; nous parcourons ce palais immense, entourés d'ouvriers et d'officiers de la suite du prince. II commence à s'ennuyer, dit un mot : aussitôt deux cents

1791) revenait de l'ariuée après une campagne victorieuse contre les Turcs. Favori de l'impératrice, qui le fil feld-maréclial, il provoqua

le partage de la Pologne, conquit la Crimée en 1783. Il prit d'assaut Otchakow en 1788, Bender en 1789, Kilianova en 1790.

A COMTESSE D'EGMONT

musiciens placés dans la voûte du grand salon exéculenl un air de Sarti et n'ont que nous df ux pour auditeurs. Le prince est transporté au troisième ciel; cent personnes arrivent les unes après les autres. On danse, on répète un quadrille qu'on dansera le jour de sa fête, de vingt-quatre couples habillés à la moldave avec la plus grande magnificence, aux frais du prince. On déjeune à trois heures après midi et puis on se retire à neuf heures du soir, sans qu'il y ait eu moyen de fixer fattention du prince un seul moment sur la Suède, sur une alfaire quelconque, malgré tous mes soins pour le rappeler à mes moutons! Tel est cet homme, Sire, qui gouverne fempire, qu'il faut fixer, qu'il faut captiver, et qui me donnera plus de besogne que toutes les impératrices ensemble. 11 lui prit fantaisie l'autre jour de nous mener dîner soixante personnes chez un de ses paysans serfs, qui a acquis de la fortune en louant des chevaux et par des entreprises de bâtimens. Ce repas et l'honneur de réa^aler son maître coûta entre six à sept mille roubles à ce malheureux, qui se tint avec toute sa famille à la porte de sa maison, pour recevoir ses hôtes a la descente de la voiture, et ne parut dans les appartemens que pour nous servir à boire, un genou en terre.

U COMTESSE D'EGMONT'

SOPHIE-JEANNE-SEPTIMANIE DE RICHELIEU 17iO-1773

Fille du maréchal de Richelisu, mariée à seize ans au plu» jrand seigneur des Pays-Bas, le comte d'Egmont, filleule de la province de Languedoc, reine longtemps de la Guienne et era-

1. Gustave III et la cour de frunce, par Geffroy, t. I, ch. n.

— La comtesse d'Egmont, par la tomtessc d'Armaillé, Didier, 1890,

iii-12. — Je me suis beaucoup servi pour les notices des U-ois comtesses et les notes de leurs lettres de l'excelleot ouvrage de M. GelTro).

bellissant les brillantes fêtes que le maréchal et la ville de Bordeaux donnaient à l'envi, elle éclipse à Versailles toutes les beautés de la cour, « lorsque, dans les bals de Mme de Mirepoix, elle préside avec le duc de Chartres à des danses de caractère, ou quand elle porte à un grand concert de Versailles les perles héréditaires de la maison d'Egmont* ». Elle était, dit AValpolc, délicieusement jolie, et Marmontel complète l'éloge : a Cette charmante personne était d'une grâce indéfinissable : un composé de charme, d'esprit et de politesse noble, de tradition parfaite et d'originalité piquante, aVec des manières exquises et une élégance parée sous laquelle on entrevoyait un germe de mort prochaine ». C'est que sous la sui'face de son existence brillante, elle cachait bien des souffrances physiques et morales. Elle avait une santé toujours chancelante, et trouvait dans sa famille de nombreuses causes de chagrins : déçue par un mariage, où le cœur n'était entré pour rien, froissée sans cesse dans son affection et son respect par la conduite de son père, ce type achevé de courtisan égoïste et immoral, dont la politique sans scrupules révoltait sa générosité. Mais surtout âme ardente, intelligence vive, elle était envahie d'une tristesse intérieure, que ressentaient tous ceux qui l'approchaient : elle ne pouvait prendre son parti de la réalité si peu semblable aux nobles rêves de son imagination enthousiaste, ni de son impuissance à faire passer dans les choses un peu de l'idéal qui vivait en elle. Elle se consumait en vains élans et en stériles indignations. D'esprit très cultivé, et de goût très lin, avec tout ce que la société parisienne et le monde diplomatique lui offraient de plus distingué, elle accueillait les hommes de lettres, Mably, Marmontel, de Deiloy; Voltaire la courtisait, et Rousseau lui lisait ses Confessions. Elle s'entourait de musiciens et de peintres : Gretry. Monsigny, Chardin, Roslin, llallé. Mais surtout la politique la passionnait : non à la façon des héroïnes de la Fronde et de Mme de Tencin, par amour de l'intrigue, pour satisfaire ses passions, son ambition ou sa vanité, mais avec le plus pur désintéressement, pour procurer le piogrès social et le bien de la patrie. Rien ne nous fait mieux mesurer les résultats de l'attaque dirigée par les philosophes contre les institutions du passé ijuc l'état desprit de la partie la plus aristocrati(|ue de la société française dans les années <jui précédent la Révolution. Tout ce groupe de femmes avec qui Gustave III lie amitié dans son voyage en France est imprégné d'idées plu-

Page 1