PORTRAIT DU DUC D'AIGUILLON
Au MÊME.
Je trouve tout simple et très juste que Votre Majesté soit contente de sa nomination*. Mais les Français ne peuvent penser de même jusqu'à ce qu'il soit prouvé que son esprit est plus fort que son humeur', et c'est sur quoi j'ai encore quelques doutes. J'ai toujours cru qu'il ferait le mieux possible jusqu'à la première contradiction. Dès qu'il en éprouvera, aucune considération ne l'arrêtera pour parvenir à en triompher, et il rompra les alliances les plus utiles pour satisfaire sa vengeance particulière. Il n'y a point à se flatter que des conseillers puissent l'éclairer, car l'ami le plus tendre, qui, par intérêt pour sa gloire, lui représenterait quelque chose contre son opinion, dès cet instant lui devient suspect. Ses plus sages avis ne lui paraissent plus qu'une prétention injuste contre lui, et si cet ami insiste, il ne le regarde plus que comme son ennemi. On en a plus d'un exemple. En tout, son orgueil est tel qu'il ne conçoit pas que l'on puisse soupçonner l'art qu'il emploie, quelque grossier qu'il soit. Par exemple, il croit qu'il lui suffit de dire, à propos de la grande aflaire de Bretagne : a J'étais à Bannière* {sic) quand M. de La
1. Ce morceau fait partie de la même lettre que le précédent. Cette lettre est une véritable brochure de quatorze pages.
2. La comtesse était brouillée de longue date avec son cousin d'Aiguillon. Mais elle n'est pas plus sévère pour lui que Walpole, qui le jugeait ainsi : a Fier, ambitieux, vindicatif, sans honneur ni principe, avec des talents assez médiocres, il s'est hissé près du trône en se faisant l'instrument de la tyrannie ». — Choiscul fut disfràeié le 24 décembre 1770, et le
duc d'Aiguillon (1720-1782) le remplaça à la guerre et aux afïairos étrangères.
3. Son humeur : son caractère naturel, son tempérament, qui va être expliqué et dont le fond est l'orgueil.
i. Bagnères de Luchon. — Le dur d'Aiguillon s'était fait délester dans son gouvernement de Bretagne : il avait eu de vifs démêles avec La Clialotais, qu'il avait fait jeter en prison. Mais le soulèvement df toute la Bretagne fut tel qu'il fallut mettre La Chalotais ec liberté et
LA COMTESSE D'EGMONT
Chalotais» a été arrêté! » pour qu'on reste persuadé qu'il n'y a eu aucune part. Il n'y a donc autre chose à faire que de prier le ciel que les idées se présentent bien à sa tête, et que son amour-propre ne se trouve point en opposition avec le bien. Alors, il pourra faire de grandes choses, nul homme n'ayant plus de moyens de réussir à ce qu'il entreprend, tant par la fermeté de son caractère, que par l'appUcalion et la suite qu'il met aux aflaires. Il paraîtra doux et facile dans ces circonstances. Mais si son orgueil est blessé de quelque manière que ce soil, tout est perdu sans ressources.