I. — LA CONVERSATION DU GRAND FREDERIC
An ROI DE POLOGXE *.
Vers la fin de 1780.
.... L'heure de la présentation sonna. Le Roi me recul avec un charme inexprimable. La froideur militaire d'un quartier général se changea en un accueil doux et bienveillant. Il me dit qu'il ne me croyait pas un (ils aussi grand-. Il est même marié, Sire, depuis un an. — Oserais-je vous demander avec qui? — (11 avait souvent celte expression, et aussi : Si vous me permettez d'avoir l'honneur de vous dire.) Avec une Polonaise, une Massalska'. — Comment, une Massalska ? Savez-vous ce que sa grand' mère a fait ? — Non, Sire, lui dit Charles. — Elle mit le feu au canon au siège de Dantzig ; elle tira et fit tirer, et se défendait lorsque son parti, qui avait perdu la tête, ne songeait qu'à se rendre. — C'est que les femmes, dis-je alors, sont indéfinissables :
1. Dans deux lettres adressées au roi de Pologne (cf. p. 420), le prince de Ligne a rassemblé ses souvenirs sur le grand Frédéric, qu'il avait vu deux fois, en 1770 et eu 1778. Le fragment que je cite >e rapporte à la seconde rencontre, quand le prince Ot visite au roi de Prusse peu de temps après la paix de Teschcn, qui régla la suc-
cession de Bavière, et prévint une guerre européenne.
2. Le prince Charles de Ligne, né en 1759, fut tué o^ndant la campagne de France en 1792.
3. La spirituelle princesse Hélène. Ce mariage ne fut pas heureux. La princesse se remaria après la mort de son mari avec i< comte Vincent i'ulucki.
fortes et faibles tour à tour, indiscrètes, dissimulées, elles sont capables de tout. — Sans doute, dit M. de Lille^, fâché de ce qu'on ne lui avait encore rien dit, et avec une familiarité qui ne devait pas réussir; — sans doute, voyez..., dit-il : le Uoi l'interrompit. Je citai bientôt quelques trails à l'appui de mon opinion, comme celui de la femme Hucficl*, au siège d'Amiens. Le Hoi lit un pelit tour à Rome et à Sparte : il aimait à s'ypromener. Après une demi-seconde de silence, pour faire plaisir à de Lille, je dis au Roi que M. de Voltaire était mort dans ses bras. Cela lit que le Roi lui adressa quelques questions : il répondit un peu trop longuement et s'en alla ; et Charles et moi, nous restâmes à diner. C'est là, pendant cinq heures tous les jours, que la conversation encyclopéditjue du Roi acheva dem'enchanter. beaux-arts, guerre, médecine, littérature et religion, philosophie, morale, histoire et législation passaient tour à tour en revue. Les beaux siècles d'Auguste et de Louis XIV ; la bonne compagnie des Romains, des Grecs et des Français; la chevalerie de François I"; la franchise et la valeur de Henri IV; la renaissance des lettres, et leur révolution depuis Léon X; des anecdotes sur les gens d'esprit d'autrefois, leurs inconvéniens; les écarts de Voltaire, l'esprit susceptible de Maupertuis, l'agrément d'Algarotti, le bel esprit de Jordans'; l'hypocondrie du manpns d'Argens, que le Roi se plaisait à faire coucher pendant vingt-quatre heures, en lui disant seulement qu'il avait mauvais visage: que sais-je, enfin? tout ce qu'il y avait à dire de plus vari<' et de plus piquant, c'était ce qui sortait de sa bouche av< un son de voix fort doux, assez bas et aussi agréable qn le mouvement de ses lèvres, qui avait une grâce inexprimable : c'est ce qui faisait, je crois, qu'on ne s'apercevait pas qu'il fût, ainsi que les héros d'Homère, un peu babil - Jard, mais sublime. La voix, le bruit et les gestes des
1. Sur De Lisle, cf. p. 566. ' ô. Ou plutôt Jonlan, rf. p. 471,
2. Il s'afjit sans doute de Jcauue j ». 3. — Sur AI<,'arotli, cf. p. l'.Ml, Hacliette au siège de Beauvais par n. 2. Sur Muupurtuis, cf. p. 1:27, Charles le Téméraire en 1472. | ". 1. — Sur D'Argens, cl. p. 507.
LE PRINCE DE LIGNE. 547
bavards lei.r valent souvent cette réputation; car on no pouvait certainement pas trouver un plus grand parleur que le Koi; mais on était charmé qu'il le fût. Accoutumé à causer avec le marquis de Lucchesini seulement devant quatre ou cinq généraux qui ne savaient pas le Irançais, il se dédommageait ainsi de ses heures de travail, de lecture, de méditation et de solitude.
Encore, me disais-je à moi-même, il faudra bien que je dise un mot : il venait de nommer Virgile. — Quel grand poète. Sire! mais quel mauvais jardinier! — A qui le ditesvous? répondit le Roi : rCai-je pas voulu planter, semer, labourer, piocher, les Géorgiques à la main? Mais, Monsieur, me disait mon homme, vous êtes une bête, et voti'e livre aussi : ce n'est pas ainsi qu'on travaille. Ah ! mon Dieu, quel climat! croiriez-vous que Dieu, ou le soleil me refuse tout? voyez ynes pauvres orangers, mes oliviers, mes citronniers; tout cela meurt de faim. — Il n'y a donc que les lauriers qui poussent chez vous, Sire, à ce qu'il me semble? — Le Koi 1110 fit une mine charmante; et, pour détourner la fadeur par une bêtise, j'ajoutai bien vite : Et puis, Sire, il y a trop de grenadiers dans ce pays-ci; cela mange tout. — Et le Roi se mit à rire, parce qu'il n'y a que les bêtises qui fassent rire.
Un jour j'avais retourné une assiette pour voir de quelle porcelaine elle était. — D'où la croyez-vous? — Je la crois de Saxe, mais au Heu de deux épées je n'en vois qu'une, qui les vaut bien. — Cest un sceptre. — J'en demande pardon à Votre Majesté, mais il ressemble si fort à une épée qu'on pourrait bien s'y méprendre. — Et, en vérité, cela était vrai de toutes les manières. On sait que c'est la marque de la porcelaine de BerUn. Comme le Roi faisait quelquefois le roi, et comme il se croyait quelquefois bien magniûque lorsqu'il prenait une canne et une boîte avec quelques petits vilains diamans qui couraient l'un après l'autre, je ne sais trop si ma petite allégorie lui plut infiniment.
Nous revînmes aux anecdotes cachées, ou consignées
LETTRES DU DIX-HUlTlÊME SIÈCLE.
dans très peu d'ouvrages. — Je me suis bien amusé, dis-je au Roi, de tout plein de livres, vrais ou faux, écrits par des réfugiés et qu'on ne connaît peut-être pas en France. OU aveZ'VOtis trouvé ces belles choses-là'^ cela m'amuserait le soir, plus que la conversation d'un docteur de Sorbonne que fat ici, et que je tâche de convertir. — J'ai trouvé tout cela, lui dis-je, dans une bibliothèque de Bohême, qui m'a désennuyé pendant deux hivers. — Comment donc? deux hivers en Bohême! que diable faisiez-vous là? Y a-t-il longtemps? Non, Sire; il y a un ou deux ans : je m'étais retiré là pour lire à mon aise. — Il sourit, et eut l'air de me savoir bon gré do ce que je ne lui nommai pas cette petite guern» de 1778S dont il me sembla qu'il n'aimait pas à parler: et, voyant bien que c'était pendant mes quartiers d'hivei que j'avais été en Bohême, il fut satisfait de ma retenue. Comme c'était un vieux sorcier qui devinait tout, et dont le tact était le plus fin qu'il y ait jamais eu, il s'aperçut que je ne voulais pas lui dire que je trouvais Berlin chani;( depuis que j'y avais été'. Je n'avais garde de lui rappeler que j'étais de ceux qui s'en étaient emparés en 17G0, sous les ordres de M. de Lacy' : c'était pour lui avoir parlé de l'autre prise de Berlin par le maréchal Haddik* que le Roi avait pris M. de Ried en guignon.
A propos du docteur de Sorbonne avec qui il dispulail tous les jours : Faites-moi avoir un évêchépour lui, me dit-il une fois. — Je ne crois pas, lui répondis-je, que ma recommandation et celle de Votre Majesté puissent lui être utiles chez nous. — 0/t/ non, dit le Roi, /écrirai à Vlmpératrice de Russie pour ce pauvre diable : car il commence à m'ennuyer. Il s'avise d'être janséniste. Mon Dieu, que les
1. Pour ]a succcssioa de Bavière. L'Électeur était mort sans li^ruier direct: Joseph H prétendit s'emparer du p;w9. Le roi de Prusse s'y opposa. La France et la Ilussie s'entremirent et firent signer la paix de Teschcn.