I. — LES MEMOIRES DE BEAUMARCHAIS
A HOKSIE0R DE V*** *.
Je suis bien sensible, mon ami, à la confiance que vous avez en moi; elle part plus de votre amitié que du peu que je vaux, et c'est là précisément ce qui m'en touche davantage. Depuis que vous travaillez, l'estime et l'amitié de ma femme augmentent aussi pour vous. Je ne me refuserai point à bavarder littérature avec vous. Je vous dirai comme je pense, mais ce que je pense ne sera pas sans doute toujours comme on doit penser. J'ai une imagination qui me fait quelquefois illusion et qui m'a souvent empêché de voir un objet sous toutes ses faces*. Quand l'une d'elles m'a saisi vivement, je suis sujet à me tromper, comme il arrive à tous les gens d'imagination. 11 ne faudra pas vous en rapporter aveuglément à moi, et même à personne. 11 faut juger soi-même. Nullius addictus jurare in verba magistri '.
Vous me demandez, par exemple, mon cher enfant, ce que je pense de l'éloquence de Beaumarchais*. Je répons à cela qu'entraînée par la cause publique qu'il a défeijdue, en maniant en maître le Parlement des roués, mon admiration pour lui a peut-être été trop loin.
Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé son éloquence une éloqne.nc»» de choses et non une éloquence de mots, comme celle «le Thomas '.
1. Ce M. de V. était un jeune homme, parent de Collé, qui avait un emploi dans les fermes. 11 devint en 1780 contrôleur général k la résidence de Roanne.
2. De là SCS parti pris contre Rousseau, contre Voltaire, etc.
3. Horace, Ép. 1, 1. « Ne m'a^trrçnant à Jurer sur les parole» d'à i.cun maître. »
4. Les Mémoires contre le conseiller Goezman avaient paru l'an* née précédente.
ii. Cf p. U6, n. 3.
Cet homme a tous les styles. Il est véhément et pathétique, tendre et spirituel. Personne n'a badiné avec plus de grâce et de légèreté. Il semble qu'on entend un homme de la cour. Ses plaisanteries sont du meilleur ton. L'interrogatoire de madame Goèsmant est un chef-d'œuvre de sarcasme et d'adresse pour se concilier les femmes. C'est un Démoslhène quand'il parle au public et à ses juges et lorsqu'il tonne contre M. de Nicolaï * ; c'est un Fénelon dans son roman attendrissant d'Espagne»; c'est un Juvénal et un Horace quand il arrange les Marin ^, les Baculard et le grand conseil. Jamais, de mes jours, je n'ai vu autant de sortes d'esprit que dans ses Mémoires, aussi les ai-je fait relier avec des notes que j'y ai insérées. Quoique je n'aime point Rousseau, personne ne rend plus de justice que moi à son éloquence, à sa chaleur et à son énergie. Mais je trouve Beaumarchais mille fois plus vrai, plus naturel, plus insinuant et plus entraînant que cet orateur, qui veut toujours l'être, le paraître, qui est d'ailleurs sophiste à impatienter son lecteur, que l'on sent qu'il méprise, et dont il se joue perpétuellement comme lechatdcla souris*.