REPONSE A UNE DEMANDE D'EMPRUNT
An COMTE DE Lauragcais*.
Vous êtes comme Robiriy monsieur le comte, toujours le même : le même esprit de discussion, la même force de raisonnement et la même grâce d'élocution; mais à quoi tout cela sert-il? Changerez-vous les événemens? détruirezvous la puissance de l'intrigue? et tout ce que vous direz en matière d'administration ne sera-t-il pas toujours ce qu'on appelle verba volant? Plus malheureux que vous, je vis au moins aussi renfermé. Les mille et une contradictions m'enveloppent, et je marche pesamment au milieu d'une pression, d'un frottement universel. Du courage et des
1. Le comte de Lauraguais (1734- 1834) fut un original excentrique, plein d'esprit et de talents; il faisait des bons mots qu'on citait, des pièces qu'on ne jouait pas, supprima h ses frais les banquettes qui encombraient la scène du Théâtre Français, prêcha l'inoculation, perfectionna la fabrication de la porcelaine, et travailla arec Lavoisier.
Il fut un temps très lié avec Beaumarchais qu'il appelait son cher ami. S'étant retiré dans la vallée d'Auge parce qu'il n'avait plus da quoi vivre à Paris, il lui adressa une lettre toute pleine de raisonnements sur la réforme de l'Elat et de l'administration, qui se ter* minait par la demande d'un prêt de cent mille livres.
ennemis, voilà ma fortune. Et vous avez besoin d'un prêt de cent mille livres, et vous en apercevez la possibilité dans vos périlleuses délégations*! Vous avez donc oublié Paris, et les hypothèques insuffisantes, et les privilèges* toujours exigés, et les nantissemens, etc., etc.?
Monseigneur votre père', à qui vous n'accordez pjis autant d'esprit qu'il vous en a donné, — ce qui est bien ingrat, par parenthèse, — me disait l'autre jour un gran 1 mot sur vous : « Il a tout l'esprit possible, lui répliquaije. — Je ne sais, reprenait-il, quel est cet esprit-là qui met toujours un homme hors de sa convenance, hors de sa fortune, hors de sa sphère naturelle. Il y a huit mois que je n'ai su de ses nouvelles; que fait-il î — Monsieur le dur, il cultive son jardin. — Eh! Monsieur, son vrai parc était celui de Versailles. — Oh! diable, ai-je dit en moi-même, cet homme-ci ne raisonne pas trop mal. » Vos fermiers, Monsieur le comte, vous volent en votre présence; croyezvous qu'ils ne le fassent pas aussi bien eu votre absence? La rue de la Harpe et la place Maubert sont à la vérité des rues bien crottées; mais il y a du bruit, des fiacres, des crieurs d'arrêts; on y renverse des ministres, qui n'en restent pas moins sur leurs pieds; on y débat des queslioii> oiseuses à force d'être intéressantes; on y lit la gazette, ou y fait des nouvelles, on y forge le fer, parce qu'il y est toujours brûlant, et pour un cerveau très allumé comme le vôtre, un grand mouvement vaudrait peut-être mieux que l'aspect et la jouissance de votre vallée. Plaisir de vieillard, Monsieur le comte. Et s'il faut le classer parmi les autres, on doit avouer que la douce culture est le piv mier des plaisirs insipides.
M. de Sartines et M de Vergennes me demandent sou
1. On nomme ainsi lu convention par laquelle un débiteur donne à un créancier un autre débiteur qui s'oblige à payer la dette.
2. Le Privilège est le droit qui »p|)ui lient i certains créanciers, en
vertu de la qualité de leu créance, d être préférés à tous la autres.
3. Le duc de Brancas, <|uc le comte traitait avec l'ort iieu do respect.
HEAUMARCHAIS.
vent de VOS nouvelles avec intérêt, je répons toujours par un : « Ilélas! il cultive son jardin; et pour le coup, comme disait Louis XV, il s'occupe à penser^ fortement., ses che-