A L'ILE DE FRANCE
Ao hSme.
Je ne Sais, Monsieur et clier ami, si celte lettre vous parviendra; je n'ai encore reçu aucune réponse aux miennes. Je désire avec ardeur de retourner en France ; il n'y a rien ici qui puisse flatter l'ambition ou la fortune.
Je suis bien las de courir le monde, je ne désire plus qu'une retraite; vous qui vivez dans une république, n'y aurait-il pas dans votre voisinage quelque famille simple et honnête où un honnête homme pût trouver à s'établir. 0 liberté 1 ô champs ! séjour de paix et de félicité; la faveur des rois ne vaut pas le bonheur de vivre libre au milieu d'un voisinage d'hommes francs et vivant suivant les lois de la nature.
Tout ici est dépravé*! Si vous voyiez la condition des malheureux noirs ! si vous saviez ce que c'est que d'être deux ans sans recevoir de réponse de ses amis, de traverser quatre ou cinq mille Ueues de mer, et, au bout de tout cela, d'habiter une île pauvre où toutes les passions fermentent, où l'on n'est payé qu'avec du papier, etc., etc. Que le hommes sont fous! Ne valait-il pas mieux que j'employass. le crédit du baron de Breteuil* à m'obtenir en France quelque emploi honnête? Ne valait-il pas mieux se jeter an fond d'jme campagne, sur la terre d'un bon et simple paysan dont j'aurais épousé la fille? j'aurais trouvé des a«iis, des vertus, de la hberté, un peu d'aisance, et l'espoir d'accroître ma fortune, biens qu'on ne trouve point ici.
Je reçois par le vaisseau le Jason votre première lettre' datée du 16 juin, qui me comble de joie et de peine. Vous jugez bien du plaisir que me donnent vos nouvelles, mais
1. Il y a ici un curieux mélange de sentiiiifut, d'humanilé et de soucis matériels, tout cela s'exaltant et «'aiguisant mutuellement :
c'est un état asset ordinaire cher Bernardin de Saint-Pierre, pendant ses années de lutte.
». Cf. p. 457, n. 6.
BKR^ARDIN DE SAlM'-PIERRE. 61'J
vous avez sur mon état, mes vues et mes espérances, des idées qui me désolent.
Imaginez-vous que je suis plus loin des Indes que vous ne l'êtes à Genève. Vous ne savez peut-être pas qu'on nous paie avec du papier qui rend tout ce qui vient de ces pays plus cher qu'à Paris. Jugez où je pourrais trouver des monnaies du Mogol, je n'ai pas manié un écu depuis un an. Les noirs s'habillent ici d'une chemise et d'un caleçon, la plupart sont nus ; quant aux plans de ce pays, je suis occupé du soin de faire raccommoder les bâtimens civils, voilà ma fonction. Quant aux désagrémens de mon état, je renonce pour la vie à être ingénieur des colonies; il est plus honnête d'être maître maçon à Paris. Je ne vous fatiguerai point de mes inquiétudes ni de mes chagrins que je supporte avec l'espérance de les voir finir en retournant on Europe*.
Les collections d'histoire naturelle coûtent ici beaucoup. J'ai quêté çà et là quelques mauvaises coquilles que je partagerai de bon cœur avec vous. Figurez-vous, mon ami, qu'un homme sans argent est, pour ce pays, un corps sans âme.
Mon intention est défaire un ouvrage sur l'Ile-de-France; j'y travaille, et j'espère qu'il me vaudra, par le crédit de mes patrons, une récompense du ministre à mon retour.
Je me hâte de finir ma lettre, un vaisseau va partir, et les occasions sont rares. Conservez-moi mes anciens amis donnez-moi souvent de vos nouvelles, et croyez que je suis avec un vrai attachement,
Votre serviteur et ami.
Au Port-Louis de l'Ile-de-France, le 18 avril 1770.
1. fl rentra en France l'année sui- I qu'il vient d'y arriver.Ce voyage lui :iDt« . il écrit le 3 Juillet de Paris, | servit «u moins i trouver»» vois.