I. — UNE TRAVERSÉE
A JIoNsiEna Henmn *.
Je me hâte de vous rendre compte des principaux événemens de mon voyage* par le vaisseau la PaiXy commandé par le capitaine Burlaine, qui doit partir d'ici le 4 août pour se rendre à Lorient.
Nous parlîmes du î*ort-louis' le 5 mars, et le 5 du même mois nous essuyâmes, à la hauteur du cap Finistère*, un coup de vent qui nous mit en danger et nous inquiéta pour l'avenir, car nous nous aperçûmes que le vaisseau gouvernait mal. Un coup de mer, qu'on ne put éviter sur le gaillard d'avant, rompit quelques barreaux du pont, enleva la petite chaloupe, et emporta le maître d'équipage avec trois matelots; un seul fut sauvé dans les hauts bancs» où la mer le rejeta après lui avoir fracassé la main et l'épaule.
Nous eûmes les vents favorables jusqu'aux Canaries. Nous passâmes au milieu, et nous vîmes Gomère, Palme, l'île de Fer, et au loin le célèbre pic de TénérifTe. Je dessinai la vue de ces îles fortunées où il n'était pas permis de descendre; enfin, deux mois après notre départ, nous passâmes la ligne sans avoir éprouvé d'autres inconvéniens que des calmes sans chaleurs extraordinaires. Le 22 juin nous nous trouvions presque nord et sud de Madagascar, lorsque nous
1. Dcrnardin de Saint-Pierre avait connu M Hennin (1728-1802) en Pologne, où il fut secrétaire d'ambassade, puis chargé d'aflaires. £n 1765 il devint résident de France à Genève, puis premier commis aux affaires étrangères, et en 1783 secrétaire de la chambre et du cabine' du roi.
2. II allait à l'Ile de France comme capitaine-ingénieur du roi
3. Port-Louis, ville fondée sous Louis XIII, il 6 kil. sud de Lorient.
i. A l'extrémité nord-ouest de la péninsule ibérique, sur là cdle d« Galice.
5. Groscordagesqui vont du haut des niûts aux tlanca du vais9««u.
essuyâmes une tempête affreuse. A minuit, un coup de mer enfonça les sabords de trois fenêtres de la grande chambre, et y jeta plus de vingt barriques d'eau. A deux heures et demie du matin, nous entendîmes trois coups de tonnerre à deux minutes d'intervalle; le dernier fit le bruit d'un coup de canon de vingt-quatre tiré à portée de pistolet. Aussitôt nous sentîmes dans la grande chambre une forte odeur de soufre. Je montai en haut où l'on venait d'appeler tout l'équipage. Le grand mât était brisé en cinq ou six endroits, le mât de perroquet* avait été emporté; il ne restait plus qu'un tronçon du mât de hune qui pendait avec quelques agrès, accroché aux barres de hune. On examina partout, dans la crainte que le feu ne se fût communiqué au vaisseau, mais on n'aperçut aucune trace de noirceur ni môme d'odeur dans les crevasses du grand mât où la foudre avait passé.
Le matin du 23, le vent devmt si violent que le peu de voiles nécessaires pour gouverner fut emporté. Nous restâmes vingt-quatre heures en travers, à sec, ballottés par une mer affreuse ; le beau temps revint, et nous vînmes à bout de fortifier le grand mât. Enfin nous arrivâmes le 14 juillet, à l'Ile-de-France, malgré le scorbut qui nous enleva neuf hommes, et mit tous les matelots, à l'exception de sept, hors de service. Les passagers et les officiers faisaient la manœuvre.
C'est une observation digne de votre humanité, de représenter à ceux à qui il appartient de réformer les abus, que la compagnie des Indes, pour épargner une relâche qui ne coûterait pas plus de mille écus, sacrifie la vie de quantité d'hommes qu'elle expose à une navigation de près de cin([ mois sans aborder à aucune terre. Cette perte est si réelle
1. Le mât de perroquet, qui supporte le mât de cacatois, est supporté lui-même par le'mdt de hune, et celui-ci repose sur le basmât. La hune est une plate-forme établie au sommet du bas-mât. — Voyez le récit de 1« même tem-
pête au tome I des Harmonies de la nature. Bernardin de Saint- Pierre est un grand peintre : il voit, et il rend, avec la plus exacte précision, sans aucun mélange de style oratoire. Son manque d'idée»
est alors une qualité.
BERNAnom DE SAINT-PIERRE G17
qu'elle se monte, anneie commune, a vi'ngt hommes par vaisseau qui meurent du scorbut, et cette année-ci le Massiac et la Paix en ont perdu plus de cent chacun, et ont, par là, manqué leur retour en Europe.
J'ai fait un journal exact de ma navigation que je compte avoir le plaisir de vous communiquer un jour. Il paraît que l'intention de la cour était de m'employer à relever l'établissement de Madagascar; mais celui qui en est chargé en chef, et dont je vous ai parlé dans ma dernière, est un méchant homme, jaloux à l'excès, et qui a eu pour moi beaucoup de mauvaises façons. J'ai prié M. Dumas de m'employer ici, où d'ailleurs je suis attaché par ma commission.
J'ai été fort bien reçu de M. Dumas et de M. Poivre. En attendant qu'on m'emploie, je cherche à m'arranger ici où la vie est, à peu près, une fois plus coûteuse qu'à Paris. Une pension vaut cinquante écus par mois; une petite chambre sans meubles, dix écus. Je n'ai apporté ici ni pacotille ni argent; ce n'est donc qu'à force d'économie que je pourrai acquitter peu à peu mes engagemens, et surtout les derniers que j'ai contractés à Paris.
Adieu, moucher ami; vivez heureux et portez-vous bien ; pensez quelquefois à moi, et faites-y songer ceux de mes amis que la fortune a dispersés çà et là. Je leur écris à tous, car j'ai de la peine à oublier ceux que j'ai une fois aimés; cela me jette environ dans vingt-quatre correspondances répandues dans toute l'Europe. Tout ce qui me semblera mériter quelque observation sera recueilli, afin qu'un jour mes amis puissent jouir du seul bien qui soit en ma disposition.
Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur; ne m'oubliez pas, et soyez sûr du sincère attachement avec lequel je serai toute ma vie, Monsieur et ami,
Votre, etc.
Mes complimens à nos amis communs.
Au Port-Louis, de l'Ile-de-France, ce 3 août i7G8.