‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 504 sur 558 · A SA SECONDE FEMME · texte numérisé non relu

A SA SECONDE FEMME

J'ai bien envie de te revoir; je dépense ici mon temps en menue monnaie, et quelquefois en disputes : j'en ai eu une vive à l'Institut. Imagine-toi qu'ils ont mis dans leur nouveau Dictionnaire', au mot appartenir : il appartient à un père de châtier ses enfans. Je leur ai dit qu'il était étrange que de cent devoirs qui liaient un père à ses enfans, ils eussent choisi celui qui pouvait le leur rendre odieux. Làdessus, Morellet*, le dur; Suard, le pâle; Parney, l'erotique; Naigeon, l'athée; et autres, tous citant l'Écriture'^ et criant à la fois, m'ont assailli de passages et se sont réunis contre moi, suivant leur coutume. Alors, m'animant à mon tour, je leur ai dit que leurs citations étaient de pédans et de gens de collège, et que, quand je serais seul de mon opinion, je la maintiendrais contre tous. Ils ont été aux voix,

1. Colle IcUre est de 1779, l'année où Louis XVI affranchil les serfs de Saint-Claude, dans le Jura.

2. 11 avait épousé en premières noces M"» Félicité Didot; il se remaria à M"* de Pelleporl, qui aprc^ sa mort devint la l'emiue d'Aimé Martin.

3. La cinquième édition du Dictionnaire avait paru en 1798. On commonrait à préparer la sixième qui ne parut qu'en 1835.

i. L'aW)é Morellet (1727-1819),

encyclopédiste, économiste, traducteur du traité des Délits et des peines, de Beccaria. — Suard, cf.

p. 603, n. 1. ~ Parny (175 1-ISU). le poète, né à l'iie Dourbor». — iNaigeon (1758-1810) : ce titre d'alliée est resté attaché au nom de Naigeoo et l'a .sauvé seul de l'oubli.

5 Ce trait est bien saisi. Ton ces philosophes, déisles, ou allui avaient toujours l'Écriture à bouche. Jamais les chrétiens i' l'ouï tant citée.

levant tous la mAin au ciel; et, comme ils s'applaudissaient d'avoir une majorité très grande, je leur ai dit que je récusais leur témoignage, parce qu'ils étaient tous célibataires. Telles sont les scènes où je m'expose quand je veux soutenir quelque vérité naturelle ; mais il me convient de temps en temps de défendre les lois de la nature contre des gens qui ne connaissent que celles de la fortune et du crédit.

JEiy^l-FMNÇOIS DUCIS'

Dans l'extrême décadence du théâtre classique, deux talents intéressants se rencontrent : Duels et Lemercier. Tous les deux ont eu dans l'esprit quelque chose qu'ils n'ont pas su réaliser dans leurs œuvres : leur originalité n'a pas su se faire jour, étouffée qu'elle était par des traditions et des règles, plus tyranniques à mesure qu'on les comprenait moins. Venus plus tard, ils auraient prolité de la révolution qu'ils n'avaient pas la force de faire; ils auraient peut-être donné à leurs ouvrages une beauté durable, au lieu qu'on est réduit à chercher, pour les louer, des intentions excellentes et des germes de nouveautés fécondes.

Les lettres de Ducis nous aident à résoudre le problème que ses tragédies soulèvent. On y découvre ce qui lui a manqué, en voyant ce qu'il avait : une âme ardente, une sincérité absolue, qui le rendait incapable d'exprimer les passions qu'il n'avait pas senties, une intelligence forte, éprise de la nature et de la vérité. Il a eu assez de hardiesse et de justesse de goût pour admirer Shakespeare, et, notons-le bien, tout Shakespeare : il a manqué d'audace dans l'exécution, et sa poésie, plus timide que sa critique, ne s'est pas affranchie des préjugés étroits du goût mondain et des fausses conventions de la tragédie pseudo-classique, l'instrument lui a fait défaut, il n'a pas su se créer la forme qu'il lui fallait, et son génie est resté emprisonné dans le style em-

1. Œuvres posthumes, Paris, 1 de Ducis aux t. Ill et IV de la Cor- 1827, 2' partie. — 11 y a des lettre» I retpondan>;e de B. de Saint-I'ierr».

phatique, abstrait et vague, qui pouvait suffire aux La Harpe et aux Lemierre.

L'homme impose le respect. Je ne crois pas qu'on rencontre dans toute la littérature une âme plus honnête, plus candide, plus pure. Ce fut le meilleur des fils, le meilleur des pères, le meilleur des amis, le meilleur des oncles. Le bon Ducis, voilà le nom qui lui convient excellemment et qui le peint. Il aimait la vie humble, obscure, en famille, à la campagne. De toute la personne de ce Savoyard, Un peu rustique, très indulgent et très tendre, s'exhale un parfum d'idylle. Cependant ne nous y trompons pas : Ducis n'est pas un sentimental fade et pleureur, un peu niaisement optimiste, comme on en voit plus d'un à la fin du xvni* siècle. Sous cette enveloppe de bonté attendrie, qui fait parfois sourire et qui date la physionomie, se cache une âme énergique, hautaine, armée de volonté, sur qui ni les passions ni la fortune n'ont de prise, qui embrasse fièrement la pauvreté et trouve la paix dans le renoncement. Il y a du stoïcien dans In bon Ducis; il y a aussi du Chartreux. Il n'a pas l'austère raideur du philosophe antique : il a la sérénité souriante de l'ascète chn tien. Voilà le fond de Ducis, la vraie nature de son âm-e. Aussi n nous moquons pas de lui quand il nous parle des jeux de ton nerre, unis aux jeux de flûte dans son clavecin poétique, ou dce je ne sais quoi d'indompté dans son âme douce, qui brisr avec fureur les chaînes misérables des institutions humaines. Il disait vrai dans son orgueil naïf. Mais il avait trop de politesse, et trop de respect des bienséances poétiques pour permettre à ce tonnerre de résonner dans son style, à ces révoltes furieuses de quitter les profondeurs de son âme.

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