TRISTESSE
A Monsieur Dbletiib.
14 mai 1783.
n faut, mon ami, que je me prive, pour le moment, du plaisir de vous voir, et de confondre mes larmes avec les vôtres, car vos entrailles ne manqueraient pas de s émouvoir à la vue d'un père et d'un ami malheureux. Mon enfant est encore dans mon cœur, et elle y sera toujours. J'ai lutté avec quelque courage contre l'adversité, mais je n'ai point de force contre les douleurs de la nature.
0 ma fille! hélas! je le sais, elle était mortelle, je le suis aussi, et voilà ce qui adoucit ma peine; car je la rejoindrai, cette chère enfant, et au fond de cette même terre où elle m'a précédé si jeune, et qui attend ma vénérable mère, à laquelle je suis peut-être condamné à survivre.
Que j'ai été, que je suis, que je serai malheureux ! J'i^more où la Providence me conduit par ce chemin de larmes; mais pourquoi a-t-elle semé sur ma vie, de distance en dis^ tance, de ces grandes désolations qui en font sentir au doigt toute la misère*? Et dans quelles époques! comme tout cela est arrangé! il y a du dessein dans cette conduite. Ah! puissé-je bien l'entendre!
Vous m'avez dit souvent dans nos promenades solitaires : Que ne suis-je encore dans ce jardin d'une maison de jésuites, dav cette retraite pieuse et champêtre, à genoux, au pied du vieux sycomore, où, f adressais à Dieu les élans d'une première ferveur et d'un vif amour'. Mon cher ami, ce n'est que là qu'on peut trouver quelque consolation quand on a perdu sa fille. Pour mieux dire, ce ne sont pas des consolations qu'on y trouve, mais on s'y fortifie dans la certitude de la rejoindre; car on ne veut point être consolé.