‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 51 sur 558 · I. — LA CONFESSION DE VAUVENARGUES · texte numérisé non relu

I. — LA CONFESSION DE VAUVENARGUES

AO MARQUIS DE MiRABEAB*.

r A Verdun ', le 16 janvier 1740.

il y a plus d'un an, mon cher Mirabeau, que vous attaque/, ma retraite, et rinaclion où je vis; je me défends par des

1. Cf. p. 53. Le marquis soupçouiiait dans Vauvenar^jucs, des vues d'avenir et une ambition dont il ne Mvait pas la direction et le t)ut.

Vauvenargues, d'abord renfermé, boutonné, se découvrit peu à peu.

« Je TOUS aurai par morceaux •, lui

écrivait le marquis après une con fidcnce : il finit en eiVfl par l'avoii' tout entier.

2. Vauvcnarpucs y tenait gar nisoa : il était capitaine au régiment du Roi infaa|erie, dont le duc de Biron était colonel.

retours et des généralités; je me jette tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; je pousse la première idée que je trouve devant moi. Je vous laissai, dans ma dernière lettre, plus de jour et de lumière; je tirai un peu le rideau; mais, puisque cette ouverture ne vous satisfait pas encore, que votre amitié va plus loin, qu'elle me poursuit toujours, et qu'il m'est permis de voir dans un soin aussi constant le fond de votre cœur pour moi, j'aurais lort de vous rien cacher.

Je vous avouerai d'abord, fort naturellement, que si j'étais né à la cour, ou plus près que je n'en suis, je ne m'y serais point déplu ou ennuyé autant que vous*. Je ne vois point ce pays-là des mêmes yeux; j'y crois démêler des agrémens qui peuvent toucher l'esprit; je n'y vois point ce qui vous choque : j'y vois au contraire le centre du goût, du monde, de la politesse, le cœur, la tête de l'État, où lout aboutit et fermente, d'où le bien et le mal se répandent partout; j'y vois le séjour des passions, où tout respire, où tout est animé, où tout est dans le mouvement; et au bout de tout cela, le spectacle le plus orné, le plus varié, le plus vif, que l'on trouve sur la terre. Les personnages, il est vrai, n'y sont pas trop gens de bien, le vice y est dominant; tant pis pour ceux qui ont des vices! Mais lorsqu'on est assez heureux pour avoir de la vertu, c'est, à mon sens, une ambition très noble que celle d'élever cette même vertu au sein de la corruption, de la faire réussir, de la mettre au-dessus de tout, d'exercer et de protéger des passions sans reproche, de leur soumettre les obstacles, et de se livrer aux penchans d'un cœur droit et magnanime, au lieu de les combattre ou de les cacher dans la retraite, sans les satisfaire ni les vaincre; je ne sais rien même de si faible et de si vain que de fuir devant les vices, ou de les haïr sans mesure; car on ne les hait jamais que parce qu'on en est mal traité; mais un peu de grandeur d'àme, quelque

1, Le marr;uis avait la haine de 1 contre elle. On en verra des preulu cour et déclamait volontiers I ves plus loin.

LE MARQUIS DE VAUVENARGUES

connaissance du cœur, une humeur douce et tacite, empêchent qu'on en soit surpris ou blessé si vivement. Ainsi, mon cher Mirabeau, je maintiens ce que j'ai dit : si j'étais né à la cour, je ne vois pas que j'eusse été contraint de m'y déplaire, ou il y aurait eu de ma faute; mais la Providence m'a placé si loin ae cette cour, qu'il serait ridicule de me demander pourquoi je n'y suis pas. A l'égard de Paris, vous savez comme je pense : si je pouvais m'y tenir, je n'aurais point d'autre patrie*. Il vous est aisé de comprendre que je ne passe pas ma jeunesse, par choix, dans une société qui touche peu mon cœur-, à qui j'ai peu d'envie de plaire, et qui m'exile du monde par le peu de goût et d'intérêt que je trouve dans son commerce : mais vous voudriez que, contraint de vivre dans la solitude, j'essayasse de la remplir de l'amour des belles-lettres, de cultiver ma raison, ne pouvant suivre mon cœur, et de m'enivrer d'écriture, au défaut de conversations, afin de tenir au monde au moins par cet endroit-là, et de communiquer mon âme. Cela est bien pensé; on ne peut dire mieux; mais, comme je me connais, que je sais me faire justice, et que je ne me vante pas, je ne vous cacherai point que je n'ai ni la santé, ni le génie, ni le goût qu'il faut avoir pour écrire; que le public n'a point besoin de savoir ce que je pense, et que, si je le disais, ce serait ou sans effet, ou sans aucun avantage. Cela vous satisfait-il? Je n'irai pas à présent vous faire une énumération de toutes mes infirmités, il y aurait trop de ridicule; ni vous parler de mes inclinations, j'en ai de trop prochables; ni des défauts démon esprit, car à quoi ser-

1 . Vauvenargues trouvait utile oir vécu eu province, et néces-

-«ire do n'y pas vivre toujours. Il jugeait qu'on finissailpars'y ctrécir I esprit et gâter le goût. Au conraire, à Paris, c'était l'intelligence toujours ca éveil, l'indépendance oujours entière.

2. « On ne voit plus dans les armées que dégoût, ennui, négli-

gence, murmures insolens et téméraires... > Les officiers grands seigneurs « se cantonnent et Torment jusque dans les camps des petites sociétés, où ils s'entreliciinent encore du bon ton et regrettent l'oisiveté et les délices da Paris.» Il n'ya à récoller là, pour les gens de courage, que ruine et honte. (Vauvenargues, 48* réflexion.)

\irait cela? mais je puis bien vous dire encore, en générai, qu'il n'y a ni proportion, ni convenance, entre mes forces et mes désirs, entre ma raison et mon cœur, entre mon cœur et mon état, sans qu'il y ait plus de ma faute que de colle d'un malade qui ne peut rien savourer de tout ce qu'on lui présente, et qui n'a pas en lui la force de changer la disposition de ses organes et de ses sens, ou de trouver des objets qui leur puissent convenir. Mais quoique e ne sois point heureux, j'aime mes inchnations, et je n'y saurais renoncer; je me fais un point d'honneur de protéger leur faiblesse; je ne consulte que mon coour; je ne veux point qu'il soit esclave des maximes des philosophes, ni de ma situation; je ne fais pas d'inutiles eflbrts pour Je régler sur ma fortune; je veux former ma fortune sur lui*. Cela, sans doute, ne comble pas mes vœux; tout ce qui pourrait me plaire est à mille lieues de moi; mais je ne veux point me contraindre, j'aimerais mieux rendre ma vie-. Je la garde à ces conditions; et je souffre moins des chagrins qui me vienncnl par mes passions, que je ne ferais par le soin de les contrarier sans cesse. Il n'est nullement en moi d'avoir à ma portée les objets que vous donnez à mon cœur'; je ne manque pas, cependant, de principes de conduite, et je les suis exactement; mais, comme ils ne sont pas les mêmes que les vôtres, vous croyez que je n'en ai point, et vous vous trompez en cela, comme lorsque vous croyez que mon âme est inactive ^\ quoiqu'elle soit sensible et présente, qu'elle ne supporte l;i

1. Commentaire original de la fameuse maxime : « Et milii res, non me rébus submilterc conor. »

Horace, Ép. I, 1, 19.)

± Vauvenargucs a dit ailleurs :

11 vaut mieux déroger à sa qualité qu'à son génie. »

3. « Vous avez, lui écrivait Miraeau, une patrie miséral)le, une province vexée par les esclaves •ubalternes que l'on érige en souve-

rains pour le malliourdes pcuph's:

des amis que vous pouvez servit:

des compatriotes à qui vos talci>s pourraient être utiles ; une famille dont vous devez soigner les affaires, ou soutenir le nom ; vousmême, à qui vous devez un plan fixe de bonheur ou d'agrément:

que d'objets divers et opposés! »

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