‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 529 sur 558 · B. — A UN ADVERSAIRE : OFFRE D'ALLIANCE POUR LE BIEN PUBLIC · texte numérisé non relu

B. — A UN ADVERSAIRE : OFFRE D'ALLIANCE POUR LE BIEN PUBLIC

Ad marquis de la Fayette*.

Mercredi, 28 avril 1790.

.jorsque la chose publique est en péril, monsieur le marquis, lorsqu'elle ne peut être sauvée qu'en lui redonnant, par des efforts communs, le mouvement qu'elle a perdu, et que nul poste, pour y concourir, n'est parfaitement assigné, s'isoler, même avec des intentions pures, de celui qui doit en donner le signal, de celui qui peut seul utilement en régler le but, ne serait qu'un acte de mauvais citoyen; et consulter, dans ce rapprochement que commande le devoir, ces légères convenances qui lient ou séparent les hommes, serait une bien vulgaire faiblesse.

C'est ce que je me suis dit à moi-même, lorsque j'ai réfléchi sur nos premières relations, sur les causes qui m'ont tenu éloigné de vous, sur l'état présent des affaires, et sur vous, monsieur le marquis. J'entends par vous tout ce qui est devenu inséparable de vous-même : votre renommée, sous tous ses rapports, et votre pouvoir.

Je me suis éloigné de vous, parce que vos liaisons politiques de ce temps n'étaient dignes ni de vous, ni de moi ; parce que vous placiez mal, je ne dis pas votre confiance personnelle (pourquoi scruter les cœurs?) mais, si je puis m'exprimer ainsi, votre confiance publique, vos moyens, vos espérances, et celles de l'État; que vous cherchiez en vain, en les élevant jusqu'à vous, à agrandir des pygmées, et qu'au lieu de ces grands hommes d'hier, il vous fallait

1. Mirabeau, qui doutait un peu (les capacités politiques de Ln Fayette, voulait mettre ù profit su popularité pour le bien de la royauté et de b nation. Il lui fil plusieurs

fois des avances, que La Fayette ropoussa un peu légèrement. Ici il va jusqu'à se compromettre Tolontairenient, pour donner confiance ià La Fayette.

des compagnons d'armes distingués, du moins par la vétéran ce*.

Ces motifs d'éloignement n'existent plus; les Barnave*, les Duport, les Lamelh ne vous fatiguent plus de leur active inaction; on singe longtemps l'adresse, mais non pas la force ; on fait d'assez bons tours avec des machines, on imite même le bruit du tonnerre, on ne le remplace pas.

Vous voilà donc, monsieur le marquis, je ne dis pas isolé, mais uniquement entouré de vous-même', de quelques amis d'un caractère décidé, et, par-dessous tout, de la chose publique. Qu'allez-vous faire et que ferai-je moimême? — Je n'établis ces questions que pour vous rendre compte de mes propres sentimens.

Les vrais périls qui menacent l'État sont la longue lutte de l'anarchie, Tinhabitude* du respect pour la loi, toute secousse qui pourrait démembrer l'empire, toute scission de l'opinion publique, les combats des nouveaux corps administratifs et, surtout, le jugement que le royaume et l'Europe vont porter sur l'édifice de cette constitution dont bientôt l'échafaudage, qui ne permettait pas d'en saisir l'ensemble, disparaîtra. Ce jugement, monsieur le marquis, sera la véritable loi; cet oracle est plus sûr que celui de nos décrets.

t. Soyez Richelieu, écrivait -il encore le 1" juin à La Fayette.

« Hais Richelieu avait son capuciu Joseph ; ayez donc aussi votre éininence prise, ou vous vous perdrez en ne nous sauvant pas. Vos grandes qualités ont besoin de mon impulsion; mon impulsion a besoin de vos grandes qualités; et vous en croyez de petits hommes, qui pour (le petites considérations, pour de petites manœuvres, et dans de petites vues, veulent nous rendre inutiles l'un à l'autre, et vous ne voyez pas qu'il faut que vous m'épousiez, et me croyiez, eo raison

de ce que vos stupides partisans m'ont plus décrié, m'ont plus écarté ! Âh ! vous forfaites à votre destinée. »

2. Barnave, cf. p. 667, n. 4. — Lameth, cf. p. 667, n. 5. — Duport (1759-1798), conseiller au Parlement, fut député de la noblesse aux États généraux. Il était étroitement uni à Barnave et aux Lameth.

3. 11 ne faut pas attendre de Miral)cau la propriété exacte et minutieuse de l'expression.

A. Le mot n'est pas admis au dictionnaire de l'Académie. Il ne laissa pas d'être expressif.

Au milieu de tant de dangers, j'oublie le plus grand : l'inaction du seul homme qui puisse les prévenir. Mais, sans doute, ce n'est pas à ne rien faire qu'est destinée cett dictature*, déférée au seul citoyen entre les mains de qui ce pouvoir ne fut pas une nouveauté, qui ne parut que rester à sa place, qui trouva dans son âme les seules limites qu'une telle autorité, pour être utile, puisse comporter.

Vous agirez donc, monsieur le marquis ; mais, dès lors que ferai-je moi-même? — Rester dans l'inaction, même afin de ne pas contrarier des vues que j'ignorerais, de ne pas marcher sans le savoir, sans le vouloir, dans un sens inverse, quoiqu'au même but, serait un parti trop difficile pour un homme assez connu par l'impatience du talent, de la force et du courage; pour un homme qui a aussi sa portion de gloire à recueillir, qui s'est trop engagé dans le combat pour rester neutre, que trop de regards empêchent de se cacher, et dont le silence même, chose si indilï'érente s'il s'agissait de tant d'autres Français, serait regardé comme un crime. Agir sans vous? que ferais-je, qui ne fût peut-être un effort inutile pour la chose publique, un essai dangereux pour moi-même?

C'est de cette double conviclTon, monsieur ie marquis, qv'est né dans moi l'impérieux désir de me rapprocher de vous, pour ne m'en séparer jamais; et vos amis et les miens, et ceux qui lisent dans mes plus arrière-pensées, peuvent me rendre le témoignage que nulle réserve n'entrera dans cette union, pour laquelle l'estime que je porte à vos vertus privées est heureusement d'accord avec cette fatalité inouïe qui vous a irrévocablement lié, dans une époque si mémorable, aux destinées de la France. Personne ne connaît plus que moi les élémens de crainte et d'espérance qui attirent vers vous la plus saine partie de la nation ; persorme ne sent mieux l'importance de vous y attacher plus que jamais, pour former du moins un seul point de ralliement au milieu des divisions qui nous décomposent, pour réunir

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