La Fayette était commandant de la garde nationals
l.E COMTE DE MIRABEAU. 655
les opinions par les hommes, puisqu'on ne peut réunir les hommes par les opinions.
Sans doute, ce ne serait pas vous combattre que de poursuivre, avec encore plus de courage, une carrière où jai recueilli aussi quelques lauriers; mais ce ne serait pas vous seconder, et, préférant par-dessus tout le salut de l'État, c'est systématiquement, et par d'assez longues réflexions, que j'ai repoussé toute espérance d'un succès qui ne serait pas le vôtre. — Si cette réunion est refusée, je n'aurai parlé qu'à un homme d'honneur, qui saura se taire, et qui me rendra ma lettre. Si elle est acceptée, nous mettrons en commun tous les moyens de réussir, tout ce qui, dans une liaison politique indissoluble, peut être sohdaire entre l'un et l'autre.
Je regarde, parmi les moyens de réussir, le soulèvement de ces obstacles que mes ennemis m'opposent sans cesse, soit en mettant d'assez longues erreurs de ma vie privée en opposition avec ma conduite publique, soit en tourmentant mon existence domestique pour me détourner de mes travaux, soit en détachant de moi la confiance de ces hommes qui ne connaissent d'autres vertus que l'ordre et l'économie. Peu importe, sans doute, si l'on ne me croit d'aucune influence, ou si l'on ne met aucun prix à la seconder, que je sois sans cesse dévoré par ces vers rongeurs qui répandent un si cruel poison sur ma vie, qui me rendent le moindre succès, la moindre faveur populaire, une fois plus difficile à obtenir qu'à tout autre. Mais si l'on pense qu'il n'est point indifférent d'attacher l'opinion à de certains chefs, pourquoi ne chercherait-on pas à ravir des prétextes à mes ennemis, et à me rendre, non pour moi-même, mais pour la patrie en danger, toutes mes forces? C'est sous ce rapport seulement que je désire que mes dettes soient payées, et qu'un ami, indiqué par moi. soit chargé des fonds et des opérations nécessaires pour me Uauider*.
1. Mirabeau n'avait à cette datt dont il parle ici, lui donnait 50 louis encore rien reçu de la cour. Le par mois. On voit ici par où Miracomte de la Mark, qui est l'ami beau put passer pour vénai.
656 LETTRES DU DIX-HUITIÈMi: SIÈCLE.
Je ne regarde pas comme un nouvel objet de demande la rénovation du bon que le roi m'a accordé pour la première grande ambassade. Si des places qui imposent de grands devoirs sont encore des grâces, la responsabilité ennoblit du moins la demande de celte sorte de faveurs. Tel objet, qu'en d'autres temps j'ai dédaigné, me trouverait moins indifférent aujourd'hui; non que mes idées soient rapetissées, ou mes sentimens moins énergiques, mais parce que l'horizon politique de l'Europe est entièrement changé. Si les antiques souvenirs de la Grèce et de l'Asie et du Bosphore n'ont pas suffi autrefois pour me séduire, je découvre en cet instant à Constantinople le levier d'une influence entièrement inconnue. Là aboutissent et les barrières qui doivent contenir le nord, et les principaux liens de tout le commerce de l'univers ; là se trouvent peut-être les seuls moyens de h.lter, pour la France, le retour de sa considération politique, sans presque aucun emploi de ses forces. Et quand on pense à ce qu'il en coûte, indépendamment des dons de la nature, d'études et de travaux, pour se rendre utile dans une aussi difficile carrière, on doit pardonner de se mettre sur les rangs, à ceux qui ont fait quelques preuves de talent.
Monsieur le marquis, i! est rare que de pareilles confidences se fassent par écrit; mais je suis bien aise de vous donner cette marque de confiance, et cette lellre a même un autre but. Si jamais je viens à violer les lois de l'union politique que je vous offre, servez-vous de cet écrit pour montrer que j'étais un homme faux et perfide en vous l'écrivant. C'est vous dire assez si mon intention n'est pas de vous être fidèle. Hors ce seul cas, cette lettre ne sera qu'un dépôt inviolable entre vos mains.
MADAME ROLAND
MADAME ROLAND'