‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 531 sur 558 · MARIE-JEANNE PHLIPON · texte numérisé non relu

MARIE-JEANNE PHLIPON

Fille d'un maître graveur pour bijoux, étuis et dessus de montre, Mlle Phlipon montra dés son enfance une énergie capabfe de dégénérer tantôt en obstination et tantôt en violence, une sensibilité ardente et universelle, une intelligence vive et curieuse, que rien ne rassasiait ni ne rebutait. Littérature, morale, histoire, géographie, économie, algèbre, géométrie, histoire naturelle, physique, astronomie, elle embrasse tout avidement ; elle épuise tout. A dix neuf ans elle gémit sur le relâchement des mœurs : à dix neuf ans aussi, elle en a fini avec l'histoire : elle prononce qu'elle connaît suffisamment le monde civil et politique. Liseuse infatigable, elle ne choisit pas : « le désir de connaître, aiguisé par la solitude, écrivait-elle plus tard, me faisait dévorer alternativement l'Écriture Sainte et de mauvais romans, Plutarque et Saint-François de Sales, suivant que je pouvais attraper l'un ou l'autre ». Elle passe de Candide à y Introduction à la vie dévote, et de V Iliade au Dictionnaire philosophique. Elle vénère Buffon. Mais elle est idolâtre surtout de Rousseau : ivre de ses écrits, elle veut le voir lui-même, elle va rue Plâtrière et se fait rudement éconduire par Thérèse Levasseur. Une amie lui fait cadeau un jour des œuvres complètes de Rousseau : sa joie est sans bornes ; elle saisit un volume, elle passe une partie de la nuit à le relire, et fond en larmes délicieuses.

On conçoit quel bouillonnement de pensées tant de lectures

1 . Lettres autographes de Mme Roland adressées à Bancal des Issarts (Paris, in-8, 1855). — lettres inédites de ii^ Phlipon, llvM Roland, adressées aux demoiselles Cannel tParis, 2 vol.

in-x, 18il). — Étude sur i/"" /îr>land et son temps, suivie des Lettres de M»"> Roland à Busot, p.ir C. Dauhan (Paris, in-8, 1864).

— Lettres de If"»» Roland, p. p.

Claude Perroud (Parls,:2T. in-8,tl»00)- — Bosc (voyez plus loin, p. 665.

n. 2) a publié un certain nombre de lettres ({ui lui ont été adressées par M"* Roland daasson édition des Hé.

moires, intitulée : Appel à l'impartiale postérité par la citoyenne holand ; le recueil des écrits qu'elle a rédigés pendant sa détention aux prisons de l'Abbaye et de Sainte- Pélagie (Paris, an III).

diversfi'î durent produire dans un cerveau de jeune fille. D'abord elle y perdit la foi : d'un mysticisme exalté, elle passa 'au plus complet scepticisme, ne s'arrètant pas même au déisme de Voltaire et de Rousseau; et la Profession de foi du Vicaire savoyard ne lui donne qu'une jouissance d'imagination sans ébranler sa raison. Puis les doctrines politiques et sociales des philosophes la pénètrent : elle s'instruit dans l'abbé Raynal à haïr le despotisme. A vingt ans elle est républicaine : elle aspire à l'égalité, à la liberté, avec lesquelles la vertu et la justice régneraient sur l'humanité régénérée et pour jamais heureuse. Elle ne pense pas seulement à la France : ses rêves embrassent le monde.

Toutes ces connaissances ramassées à la hâte et ces réflexions infinies sur les questions les plus hautes et les plus abstraites ne contentaient pas son âme avide de sentir. Elle aimait passionnément la musique : elle jouait de la guitare et du violon ; elle allait aux messes en musique pleurera chaudes larmes. Elle se connaissait aux tableaux, visitait l'atelier de Greuze et critiquait finement sa Cruche cassée. Elle regardait la nature avec enivrement, et de son second étage sur le quai, en face du Louvre, elle voyait le soleil se coucher sur les hauteurs de Chaillot, l'âme toute transportée de cet étonjiant spectacle. Mais les livres, les arts, la nature, ce n'était pas assez encore à son gré. Cette jeune fille prenait plaisir à étudier les hommes, notait les caractères originaux et les diverses humeurs, observait le mécanisme des pensées et des sentiments en elle et hors d'elle. Elle fréquentait quelques maisons amies : elle s'y développait quelquefois à l'improviste devant un interlocuteur digne d'elle, mais elle tâchait surfout de s'instruire par la conversation et trouvait à apprendre chez ceux même de qui elle n'avait rien à apprendre : ils devenaient l'ojjjet de son étude.

Enfin elle voulait vivre le plus possible, et par toutes les puissances de son âme, par le cœur, par l'intelligence : connaître et sentir tout ce qui peut être connu et senti. Elle aspirait encore au delà. Et à chaque connaissance, à chaque émotion nouvelle qu'elle acquérait, elle se consumait davantage de l'impatience d'agir. Sa volonté fermentait dans l'impuissance : elle maudissait le sort qui en la faisant femme lui avait fermé toutes les voies de l'action. Pour tromper cet impérieux besoii . d'activité et s'civ donner du moins l'illusion, elle écrivait, elle passait une partie des nuits à jclcr sui- le papici' ses réncxions, ses as])irations, tous les rêves de son intelligence cl <lc sa passion.

MADAME ROLAND. G59

Voilà comment nous la montrent les longues lettres qu'elle écrivait de 1772 à 1780 aux demoiselles Cannet, ses amies de pension : elle aimait à raconter, et, jour par jour, pour ainsi dire, elle nous a fait dans cette correspondance l'histoire de son âme, non avec plus de simplicité de style, mais avec plus de sincérité intime, plus d'abandon, moins de souci de la galerie que dans ses Mémoires.

Elle épouse Roland en 1780. Elle va habiter Amiens, puis Lyon avec lui. De cette époque datent les lettres à Bosc : quel changement de Mlle Phlipon à Mme Roland! Plus de fièvre, ni de fermentation tumultueuse d'idées : c'est une bonne mère de famille, une bonne femme de ménage, sérieuse et enjouée connaissant le monde, heureuse dans sa modeste vie bour^^eoise et provinciale : les grands événements de sa vie sont les lessives et les vendanges ; les grandes fêtes, un déjeuner champêtre, ou deux contredanses dans un petit bal chez un voisin ; les grandes préoccupations, l'éducation d'Eudora.

Mais arrive 89, et la politique s'empare de Mme Roland. Tous ses rêves d'autrefois, toutes les pensées, toutes les passions qui ont agité son âme déjeune fille se réveillent soudain. Un accent nouveau se fait entendre dans les dernières lettres à Bosc. Mais ce sont les lettres à Bancal des Issarts qui nous font voir Mme Roland au milieu des luttes politiques, en pleine tempête révolutionnaire. Elle s'y jette avec toute la violence qu'on pouvait attendre de sa nature énergique, acceptant trop facilement d'abord l'idée que cette grande chose, la liberté d'un peuple, n'était pas trop payée d'un peu de sang, puis, quand d'autres que ses amis invoquent le nom de la liberté et la raison du salut public, protestant avec horreur contre des excès qui auraient dû révolter plus tôt sa généreuse nature. Sous le nom de l'honnête et médiocre Roland, faible caractère sous une apparence austère, ce fut elle qui agit. Elle fut l'âme de la Gironde : le seul salon de la Révolution, avant Thermidor, fut le sien. Elle poussa aux moyens extrêmes, à la déchéance du roi : la rép.'' ,que, ridé.il de sa jeunesse, était son but. Elle applaudit au b octobre, au 20 juin, au 10 août. Elle s'arrêta aux journées du 2 et du 3 septembre 1792 : elle eut honte de la Révolution, et engagea I:» lutte avec Danton. Elle y périt, ainsi que son parti.

Les quatre lettres à Buzot nous la montrent à l'Abbaye et à Sainte-Pélagie : bien différente de Camille Ocsmoulins, elle n'a ni rage ni désespoir; elle envis.nge la mo-' avec calme, presque

avec joie ; elle ne songe pas à se défendre, ni à se sauver ; elle ne pense qu'à ses amis, à son parti, à la République. Elle inspire encore des mesures et dicte une conduite qui peuvent tout sauver.

Elle monta àl'échafaud le 8 novembre 1793, souriante, et reii' dant le courage à un homme que la charrcllc conduisait avec elle à la mort.

Avec toute la virilité de son caractère, Mme Roland fut bien femme : le sentiment la conduisit toujours, et ce qu'elle appela la raison, ce furent les idées que son cœur lui donnait comme nécessairement vraies. Elle n'eut pas de vues arrêtée?, pas d'idées politiques précises, pas de principes fermes, rien enfin de ce qui fait l'homme d'État : mais des velléités, des aspirations, des enthousiasmes, des haines. Tout cela eût fait un homme médiocre : cela a fait une femme supérieure, parce qu'on demande autre chose aux hommes, à qui l'action appartient, et qu'une femme paraît toujours grande, quand, s'élevant audessus des affections privées et des intérêts domestiques, elle applique sa puissance de sentir et d'aimer à des choses abstraites, à des êtres collectifs, à la liberté, à la nation, à la patrie.

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