UNE SEANCE DES JACOBINS
ÂD MÊME.
Paris, il juillet 1791.
On vit ici dix ans en vingt-quatre heures; les événemens et les atîections s'entremêlent et se succèdent avec une singulière rapidité; jamais d'aussi grands intérêts n'avaient occupé les esprits, on s'élève à leur hauteur, l'opinion s'éclaire et se forme au milieu des orages, et prépare enfin le règne de la justice. Les comités, résolus, comme je crois vous l'avoir marqué, de mettre le Roi hors de ca'"^e dans l'examen du fait de son évasion, et ne cherchant que le moment de faire adopter cette résolution à l'Assemblée, très disposée à l'accueillir, avaient encore lâché hier, aux Jacobins, le vieux royaliste Préfeln, chez qui l'opiniâtreté de préjugés invétérés, jointe à un caractère naturellement
1. Philippe-Egalité. — Le club Breton, fondé à Versailles en 1789, lut ensuite transféré à Paris, et devint la Société des amis de la Constitution; mais on prit l'habitude de l'appeler club des Jacobins, parce que ses membres se réunissaient dans l'ancien couvent des Jacobins, rue Saintflonoré. L'opinion la plus avancée y régnait. A la nouvelle de la fuite du roi, un grand enthousiasme
avait d'abord soulevé les Jacobins :
« On y avait renouvelé, avec un transport inexprimable, genou eu terre, épée nue à la main, le serment de vivre libre ou de mourir. »
(M'* Iloland.) L'embarrasconimeuça après l'arrestation «lu roi.
2. Robert (1763-1820), ami de Brissot et de Danton, fut secrétaire du ministre de la justice après le 10 août, et député de la Conventioa.
énergique, produisent une constance et une fermeté qui seraient héroïques, si elles étaient employées pour la bonne cause. 11 a tenu la tribune si longtemps qu'on a cru voir avec indignation le dessein de Taire perdre la séance en tumulte, et d'ôter aux autres orateurs le moyen de parler. Enfin, Brissot» a paru; Brissot que des jaloux etrauslérité de ses principes n'ont fait écouter quelquefois qu'avec défaveur aux Jacobins où d'ailleurs il va rarement; Brissot a entrepris de prouver les vices de la doctrine des royalistes sur l'inviolabilité', mais après avoir établi préliminairement que les patriotes monarchistes et républicains ne différaient point au fond, que tous voulaient également la constitution, dont les bases sont républicaines et les formes représentatives ; il a fait voir ensuite que même en admettant V inviolabilité, telle qu'elle est décrétée, elle n'est point applicable dans ce cas-ci; il s'est appuyé de l'exemple des Anglais que nos adversaires avaient voulu citer, et il a bien prouvé que le Roi /70Mi;fli7 être jugé; la seconde partie de son discours a été employée à établir qu'il devait l'être; il a passé en revue toute l'Europe pour démontrer que la crainte des puissances étrangères ne devait point nous arrêter dans ce que la justice et la raison exigeaient de nous à cet égard. Il a traité ces grandes questions avec tous les moyens du savoir et d'un grand talent, avec toute la force de la raison, l'empire du sentiment, l'autorité de la vertu; ce n'était plus un simple orateur, c'était un homme libre, défendant la cause du genre humain avec la majesté, la noblesse et la supériorité du génie même de lahberté. Il a convaincu les esprits, électrisé les nmos, commandé ce qu'il a voulu ; ce n'étaient pas des applaudissemens, c'étaient des cris, des transports; trois fois l'assemblée en-
1. Brissot de Warville (17b4-l793), iisciple de J.-J. Rousseau, se fit mettre à la Rastillepourla hardiesse de ses opinions, visita l'Angleterre et l'Amérique, et fut nommé <»n 1780 incndirc de la Commune •
il siégea à l'Assemblée législative et à la Convention. Il fit une gucrtia acharnée à la Montagne.
2. Ce fut lui qui rédigea au Champ de Mars la pétiliou pour h dcchéancc du roi.
MADAME ROLAND
fraînée s'est levée tout entière, les bras étendus, les chapeidxen l'air, dans un onlhousiasme inexprimable. Périsse à jamais quiconque a ressenti ou partagé ces grands mouvemens et qui pourrait encore reprendre des fers! Mais cela ne saurait être. On a arrêté que le discours serait impi'imé au nom de la société, des exemplaires envoyés à tous les membres de l'Assemblée nationale, à toutes les sections de Paris, à tous les bataillons, à tous les départemens et aux sociétés affiliées : on avait ajouté à toutes les municipalités de l'empire; la longueur du tirage a empêché, ou plutôt une petite tourbe s'est servie de ce prétexte pour circonscrire, s'il lui était possible, un succès qui fait son désespoir et qui n'a pas d'exemple.
Les comités sont déconcertés. Si l'assemblée corrompue brave cette opinion, elle se perd elle-même; ce qui, isolément, ne serait pas un grand mal, puisqu'elle ne vaut plus rien; mais ce qui nous jetterait infailliblement dans des crises terribles. Je me suis hâtée de vous esquisser ce triomphe de la raison dont j'espère d'heureux effets. Aujourd'hui nous sommes occupés de celui de Voltaire* : puisse une nation sensible, habituée maintenant à de sublimes élans, éviter tous les pièges qui pourraient la faire retomber dans le néant de l'esclavage ! — Enfin, j'ai vu le feu de la liberté s'allumer dans mon pays; il ne saurait s'éteindre; les derniers événemens l'ont alimenté, les lumières de la raison se sont unies à l'instinct du sentiment pour l'entretenir et l'augmenter; il faudra bien qu'il dévore jusqu'aux restes du despotisme et qu'il fasse crouler tous les trônes. Je finirai de vivre quand il plaira à la nature, mon dernier souffle sera encore le souffle de la joie et de l'espérance pour les générations qui vont nous succéder.
1. Ou transporlait au Panthéon le corps (le Vollnire qui avail élé enterré à l'abbaye de Sellières. « Le jiouple, dit M"* Roland, montra uu fif intérêt à cette fàlc noble et tou-
chante qui semble jirédire la ruine entière de la superstition et !»> règne de cette justice qui défère les honneurs publics aux services rendue à la pairie. •