L'INVASION ET LES MASSACRES DE SEPTEMBRE
Au MLME.
2 septembre, an iv (1792).
Je vous ai écrit à Clermont* avant de savoir que voiis fussiez passé à Riom. Je vous disais que plus de 80 mille Prussiens sont entrés en France et que Longwy leur avait été indignement livré. Ils s'avancent à grands pas, Verdun est investi et ne peut tenir longtemps ; leur projet est d'avancer sur Paris, et ils peuvent l'exécuter. Je ne vous parlerai pas de toutes les mesures que nous prenons; "mais nous avons beau ne pas dormir et déployer une activité plus qu'humaine, il est impossible de réparer en peu d'heures l'efret de quatre années de trahison. Les ennemis ont l'avance sur nous, et nous ne pouvons nous sauver que par une sorte de miracle qu'il faut espérer pour le favoriser. Envoyez-nous des hommes tout armés, comme il en sortit autrefois de la terre, et faites-les courir à grands pas. Ce qui désespère, c'est la lâcheté des municipalités; Clermont (en Argonne) vient encore d'en donner un exemple qui anéantit. Ce qui entrave tout, c'est notre folle commune; elle lutte avec le corps législatif, elle dérange toutes les combinaisons du pouvoir .exécutif; si cela continue, nous ne pouvons manquer de finir bientôt et ce sera peutêtre par le peuple de Paris, plutôt encore que par les Prussiens.
Au moment où je vous parle, le canon d'alarme est tiré, la générale est battue, le tocsin a sonné ; chacun a couru dans sa section; quels sont les ordrtîs? Personne n'en a donné. Mais, la commune a dit qu'il fallait se rassembler ce soir au Champ-de-Mars, et que 50 mille hommes devaient sortir demain de Paris, sans réfléchir qu'on ne peut seule-
1. M"* Iloland bouillait d'impatience. « Je ne crains point les ennemis, écrit-elle, parce que j'ai fait mon calcul sur la vie et que je
méprise la mort; mais je suis en enfer, quand on ne marche pas vile, ferme, et qu'on ne frappe point juste et fort. »
MADAME ROLAND
ment en faire marcher deux cents sans leur avoir assuré le logement et des vivres; cependant des détachemens du peuple ému accourent ici, demandent des armes, etse croyent trahis, parce que le ministre* n'est pas chez lui au moment où ils imaginent d'y venir.
L'Assemblée rend des décrets qui sentent la peur; la foule se porte à l'Abbaye', elle y massacre quinze personnes «*t parle d'aller à toutes les prisons. Le pouvoir exécutif a convoqué tous les commissaires de sections pour les raisonner, les éclairer s'il est possible et leur dévoiler tous les maux de l'anarchie à laquelle il faudra les abandonner en se retirant s'ils traversent ainsi ceux qui doivent faire agir. On enlève tous les chevaux, et comme cette opération est populaire, ainsi que toutes les autres, c'est le moyen d'en perdre beaucoup par le défaut d'ordre ou de soins. On a refermé les barrières qui avaient enfin été ouvertes hier et dont la clôture retarde toutes les opérations, car, les courriers mêmes du pouvoir exécutif sont souvent retenus à la commune malgré les passeports des ministres. Adieu. Je sens mon âme inaccessible à la crainte, et je serais très capable de suivre jusqu'au dernier instant la marche et les mesures d'une défense régulière; mon digne ami' est aussi actif et plus ferme que jamais. Mais qui pourrait n'être pas centriste du chaos rembruni par des agitateurs?
Adieu; peu de jours encore jetteront de grandes lumières sur le sort de la capitale d'où la sagesse voudrait peut-être qu'on sortît le gouvernement; mais, il est déjà trop lard pour cela même. Washington lit bien déplacer le congrès, et ce n'était point par peur.