UN CONDAMNÉ A MORT SOUS LA TERREUR
A SA FBUME^
Copie de ma lettre qui ne le sera peut-être point parvenue.
Duodi germinal, 11 décadi, 5 heures du matin [\" avril 1794).
Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux : on n'a pas le sentiment de sa captivité, on est libre quand on dorl. Le ciel a eu pitié de moi. Il n'y a qu'un moment, je (<■
1. Sylvain Builly (1730-1795), astrouome, député de Paris aux États généraux, président de l'Asseniblée nationale, perdit sa popularité en 1791, ({uand il eut dis&i))é les attroupements séditieux du Champ de Mars, qui demandaient la déchéance du roi. Il fut guillotiné en 1795
2 Foulon, né vers 171y, intendant des armées, puis intendant ies finances, avait été nonimé con-
trôleur général à la place de Necker renvoyé le 12 juillet. 11 fut pendu à une lanterne le 22 juillet dans la rue de la Verrerie, et sa tôle promenée par les nies en triotiii)hc, Rien ne justifiait son impopularité :
il ne fut haï qtie ])arce qu'on aimait alors Necker.
5. Lticile Duplossis, fille du premier commis des finances, fut guillotinée huit jours après son mari.
Elle avait 22 ans.
CAMILLE ÛESMOULINS.
voyais en songe, je vous embrassais tour à tour, loi, Horace* et Daronne', qui était à la maison; mais notre petit avait perdu un œil où je voyais comme une taie : ma douleur de cet accident m'a réveillé. Je me suis retrouvé dans un cachot : il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir, ô ma Lolote, et vous entendre; car toi et ta mère vous me parliez, et Horace ne pensant point à son mal disait : papa, papa (ah! les cruels qui m'arrachent le plaisir d'entendre ces mots, et de te rendre heureuse, ce qui faisait toute mon ambition et ma seule conspiration), je me suis levé au moins pour te parler et t'écrire. Mais ouvrant ma fenêtre ', la pensée de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de toi ont vaincu toute ma fermeté d'âme. J'ai fondu en larmes ou plutôt j'ai sangloté en criant dans mon tombeau : Luciie! Lucile! ô ma chère Lucile! où est ta tête qui se frottait contre ton pauvre Lou en rentrant, où sont tes bras qui me serraient? Hier, oh hier! quels adieux! C'est à ce moment de notre séparation* que j'ai senti mon âme passer en toi, et me quitter, le coup fatal ne peut pas la séparer plus de son corps. Hier j'ai eu un nouveau moment de douleur bien violent, et j'ai senti mon cœur se fendre quand j'ai aperçu ta mère dans le jardin.
Un mouvement machinal m'a jeté à genoux contre les barreaux, j'ai joint les mains comme si j'avais imploré sa pitié; d'elle qui, j'en suis bien sûr, gémit sans cesse dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur à son mouchoir et à son voile qu'elle a baissé, ne pouvant tenir à la douleur du spectacle de ma prison. Quand vous viendrez, qu'elle s'assoie un peu plus près avec toi, que je vous voie mieux, il n'y a pas de danger, à ce qu'il me semble. Ma lunette