SUR LA SENSIBILITÉ
A Monsieur d'Héricocrt.
Du 50 novembre 1732.
Que TOUS dirais-je de notre cher Ligondès*, sinon que nous l'aimons tendrement, que nous le regrettons au delà de toute expression, et que je n'ai d'autre consolation en le perdant que de penser que vous le connaîtrez bien, que vous l'aimerez à proportion, et que vous trouverez en lui tout ce que vous cherchez dans un ami smcère, sage et fidèle? L'âge ne fait rien à l'alTaire; ses bonnes qualités ont soixante ans; il vous consolera de vos peines et de l'ingratitude des faux amis. Les attachemens sont la source de toutes les miennes : c'est une expérience que je fais depuis que je suis au monde, et il y a longtemps. J'ai passé par toutes sortes de peines, d'indigences, de tributations : tout m'a secouée; mais rien ne m'a abattue, que ce qui a attaqué mon cœur du côté de l'amitié. Ménagez donc ma sensibilité. Monsieur; et puisque je vous aime, aimez-moi un peu avec tous mes défauts, mon sauvage*, ma retraite, mon divorce avec le monde; que tout cela ne vous rebute point; gardez-moi pour les momens où le goût de la solitude et des réflexions vous prendra : ne serai-je pas bien flattée de vous voir venir à moi quand vous voudrez être à vous ? J'avais dans ma jeunesse une amie du premier ordre pour la sagesse, le bon conseil, le bon esprit, la vertu, et je ne la voyais presque jamais, parce que j'étais toujours comme les gens ivres'; mais dès que mon ivresse passait un peu, ou qu'il m'arrivait quelque encombre, je courais à elle: elle en badinait, et me savai* très-bon gré de mes retours, dont elle connaissait tout le prix.