IDÉE D'UN HOMME HEUREUX
À MONSIEDU d'HÉRICODRT *.
Du 16 mars 1732
M. de Bandol est arrivé en bonne santé à Paris, non sans encombre "^ : sa chaise s'est cassée à Nevers, il a été obligé d'y en acheter une. Mon Dieu ! qu'un petit gentilhomme à lièvre ' est heureux dans sa gentilhommière ! Rien ne le trouble, il n'espère rien, il ne craint rien, ses jours coulent dans l'innocence ; il est sans passion et sans ennui ; il n'a besoin que de ses guêtres, elles font tout son équipage; quand elles se rompent, une aiguillée de fil en fait l'allaire. Je le place dans les montagnes du Forez et du Vivarais, afin que les nouvelles ne parviennent à lui qu'au bout de deux ou trois ans. Il me semble que je le vois d'ici, tant mon imagination se remplit vivement de celle idée. Qu'il y a loin de lui à Monsieur le Grand Prieur* ! Je vous prie de lui faire valoir que malgré mon goût et ma subite inclination pour ce paisible forestier, je l'aime encore davantage dans ce moment : c'est tout ce que je puis dire de plus fort. Adieu, Monsieur : honorez toujours de votre amitié la personne du monde qui vous est le plus sincèrement dévouée.
1. M. (l'Héricourt, intendant de la marine à Marseille, puis à Toulon, était neveu de M. de Valincourt, l'ami de Racine et de Boileau.
2. François de Boyer de Foresta, feigneur de Bandol, président à Biorlier au Parlement de Provence.