MARIVAUX ET LE MARIVAUDAGE
A Monsieur Berger*.
A Cirey, . . février 1736
A l'égard de M. de Marivaux, je serais très-fâché de compter parmi mes ennemis un homme de son caractère, et dont j'estime l'esprit et la probité. 11 y a surtout dans ses ouvrages un caractère de philosophie, d'humanité et d'indépendance, dans lequel j'ai trouvé avec plaisir mes propres sentimens. Il est vrai que je lui souhaite quelquefois un style moins recherché et des sujets plus nobles ; mais je suis bien loin de l'avoir voulu désigner', en parlant des comédies métaphysiques. Je n'entends par ce terme que ces comédies où l'on introduit des personnages qui ne sont point dans la nature, des personnages allégoriques,
1. M. Bengesco signale comme la première édition des Œuvres complètes de Voltaire celle d'Amsterdam, chez Et. Ledet et C", 4 vol. in-8, 1738-1739.
2. M. Berger était un marchand, amateur des beaux-arts, qui fut quelque temps correspondant litté-
raire de Voltaire. On le trouve ensuite secrétaire du prince de Garignan, et fournisseur des fourrages de l'armée.
3. Et à qui donc pensait-il, le bon apôtre? Il l'appelait, le 10 avrii 1733, dans une lettre à Moncrif :
• Marivaux le métaphysique »
propres tout au plus, pour le poème épique, mais trèsdéplacés sur la scène, où tout doit être peint d'après nature. Ce n'est pas, ce me semble, le défaut de M. de Marivaux ; je lui reprocherais, au contraira, de trop détailler les passions, et de manquer quelquefois le chemin du cœur, en prenant des routes un peu détournées. J'ainie d'autant plus son esprit, que je le prierais de le moins prodiguer. 11 ne faut point qu'un personnage de comédie songe à être spirituel; il faut qu'il soit plaisant malgré lui, et sans croire l'être; c'est la différence qui doit être entre la comédie et le simple dialogue. Voilà mon avis, mon cher monsieur, je le soumets au vôtre.