Malheureusement moins que Voluirc ne s'en ûallait
quelques morceaux traduits mot pour mot de Shakspeare, ouvraient une assez grande carrière à votre goût. Le Giulio Cesare de l'abbé Conti*, noble vénitien, imprimé à Paris il y a quelques années, pouvait vous fournir beaucoup. La France n'est pas le seul pays où l'on fasse des tragédies ; et notre goût, ou plutôt notre habitude de ne mettre sur le théâtre que de longues conversations d'amour, ne plaît pas chez les autres nations. Notre théâtre est vide d'action et de grands intérêts, pour l'ordinaire*. Ce qui fait qu'il manque d'action, c'est que le théâtre est offusqué par nos petits maîtres' ; et ce qui fait qua les grands intérêts en sont bannis, c'est que notre nation ne les connaît point. La politique plaisait du temps de Corneille, parce qu'on était tout rempli des guerres de la Fronde ; mais aujourd'hui on ne va plus à ses pièces. Si vous aviez vu jouer la scène entière de Shakspeare*, telle que je l'ai vue, . t telle que je l'ai à peu près traduite, nos déclarations d amour et nos confidentes vous paraîtraient de pauvres choses auprès. Vous devez connaître, à la manière dont j'insiste sur cet article, que je suis revenu à vous de bonne foi, et que mon cœur, sans fiel et sans rancune, se livre au plaisir de vous servir, autant qu'à l'amour de la vérité. Donnez-moi donc des preuves de votre sensibilité et de la
1. L'abbé Coati (1677-1748), né à Kidoue, fut un érudit, un philosophe et un poète. Il fit des tragédies sur les deux Brutus, sur César et sur Drusus.
2. L'abbé d'Aubignac {Pratique du théâtre, IV, 2) disait en apparence le contraire : « Les discours qui s'y font doivent être comme des actions de ceux qu'on y fait paraître : car là , parler, c'est agir.... Toute la tragédie, dans la représentation, ne consiste qu'en discours; c'est là tout l'ouvrage du poète, et à quoi principalement il
ploie les rotces de son esprit-,
et s'il fait paraître quelques action* sur son théâtre, c'est pour en tirer occasion de faire quelque agréable discours; tout ce qu'il invente, c'est afin de le faire dire. »
3. Voltaire prend l'effet ici poui la cause. Les spectateurs ne furent reçus sur le tliéâtre qu'après que les unités, décidément établies, enlevèrent toute importance à la décoration. On sait que le comte de Lauraguais donna 20000 livres aux comédiens pour supprimer les banquettes de la scène en 1759.
4. Il s'agit de la scène où Antoint fait l'oraison funèbre de César.
bonté de votre caractère. Ecrivez-moi ce que vous pensez et ce que l'on pense sur les choses dont vous m'avez dit un mot dans votre dernière lettre. La pénitence que je vous impose est de m'écrire au long ce que vous croyez qu'il y ait à corriger dans mes ouvrages, dont on prépare en Hollande une très-beUe édition*. Je veux avoir votre sentiment et celui de vos amis. Faites votre pénitence avec le zèle d'un homme bien converti, et songez que je mérite par mes sentimens, par ma franchise, par la vérité et h tendresse qui sont naturellement dans mes lettres, quo vous vouliez goûter avec moi les douceurs de l'amitié et celles de la littérature.