‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 93 sur 558 · SUR LA LANGUE FRANÇAISE ET POUR UN BOUT DE RUBAN · texte numérisé non relu

SUR LA LANGUE FRANÇAISE ET POUR UN BOUT DE RUBAN

A Frédéric II.

A Lunéville en Lorraine, le 31 avrjl 1749.

Sire, j'ai le bonheur de recevoir votre lettre datée de wtre Tusculum de Sans-Souci, du Linterne de Scipion*. Je suis bien consolé que mon agonie vous amuse*. Ceci est le chant du cygne ; je fais les derniers efforts. J'ai achevé l'esquisse entière de Catilina^, telle que Votre Majesté en a eu les prémices dans le premier acte. J'ai depuis commencé

1. Gicéron avait une maison i Épitre à M" Denis tur la Vie de Tusculum. Lintemum, où Scipion Parix et de Versailles.

l'ut enterré, est près de Naples. 3. Ce Catilina fut joué en 1752.

2. Il avait envoyé à Frédéric son sous le titre de Rome sauvée.

la tragédie à*Éîectre, que je voudrais bien venir au plus vite achever à Sans-Souci. Je roule aussi de petits projets dans ma tête, pour donner plus de force et d'énergie à notre langue, et je pense que si Vcftre Majesté voulait m'aider, nous pourrions faire l'aumône à cette langue française, à cette gueuse pincée et dédaigneuse qui se complaît dans son indigence. Votre Majesté saura qu'à la dernière séance de notre Académie, où je me trouvai pour l'élection du maréchal de Belle-Isle*, je proposai cette petite question: Peut-on dire un homme soudain dans ses transports, dans ses résolutions, dans sa colère, comme on dit un événement soudain? « Non, répondit-on; car soudain n'appartient qu'aux choses inanimées. — Eh, messieurs ! l'éloquence ne consiste-t-elle pas à transporter les mots d'une espèce dans une autre? N'est-ce pas à elle d'animer tout? Messieurs, il n'y a rien d'inanimé pour les hommes éloquens.» J'eus beau faire. Sire; Fontenelle, le 'cardinal de Rohan'*, mon ami l'ancien évéque de Mirepoix', jusqu'à l'abbé d'Olivet*, tout fut contre moi. Je n'eus que deux suffrages pour mon soudain.

Croit-on, Sire, que si M. Bestucheff', ou Bartenstein, disait de Votre Majesté :

Profond dans ses desseins, soudain dans ses efforts, De notre politique il rompt tous les ressorts,

croit-on, dis-je, que Bartenstein, ou Bestucheff, s'exprimât d'une manière peu correcte ? Si on laisse faire PAcadémie,

1. Le maréchal de Belle-Isle (1684-1761), petit-fils de Fouquct, remplaçait Amelot à l'Académie.

2. Armand de Rohan (1717- 1756), cardinal, évêque de Strasbourg, élu en 1741 à l'Académie. Il y eut, au xviii's., quatre cardinaux de Rohan qui occupèrent l'évêché de Strasbourg depuis 1704 jusqu'au Concordat.

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