‹ Choix de lettres inédites, écrites (volume 2)Chapitre 83 sur 131 · BRULART A D'ARGIS · texte numérisé non relu

BRULART A D'ARGIS

n s'efforce de le diggnader d'entrer dans la vie claustrale.

i4 janTÎer Ifi77.

Monsieur ,

Je ne puis, mon rlim- Monsieur, vous aimer et estimer autant que je fais et me taire sur la grande résolution qu'on me mande que vous êtes en volonté d'exécuter. Il n'y a pas assez de temps que vous êtes au monde pour en prendre déjà des dégoûts, et il n'a rien de désagréable pour vous, qui, au contraire, y entre/ avec beaucoup d'avantages naturels et acquis, et par là y ferez infailliblement tous les progrès et en recevrez toute la satisfaction qu'y peut trouver un homme siige et plein d'esprit comme vous êtes. Quand vous n'y voudriez vivre que dans la famille.

vous y trouveriez des douceurs très agréables ; car elle est composée d'esprits bien faits, et vous y êtes aimé et considéré. Vous avez d'ailleurs assez de bien , soit pour vous mettre dans les charges, soit pour mener une vie douce et privée, en pratiquant toutes les vertus. Pensez vous-même, mon cher Monsieur, à ce que vous ferez de votre esprit quand vous serez dans une retraite et dans un silence qu'on peut dire qui conviennent rarement à ceux qui en ont autant que vous en avez. Il vous satisfera, il vous sera utile dans le monde, et dans la solitude il peut vous faire beaucoup de peine. Comment vous rendrez-vous maître de ce qui vous anime, de ce qui vous domine, et de votre propre nature ? On surmonte ses passions parce que ce sont souvent des dérèglements de Tesprit, que l'esprit corrige lui-même en demeurant le maître de tout ce qui est au-dessous de lui. Mais quand on est sage comme vous Têtes, quand la raison commande comme elle fait en vous, Tesprit qiii est vif, qui pénètre partout et qui agit sans cesse peut-il s'accommoder de la solitude et du silence? N est-il pas à craindre que cette vie-là ne lui soit opposée et qu'elle ne le tourmente? Prenez garde, en effet, que tous les religieux qui ont de l'esprit ne peuvent durer qu'ils ne soient dans les charges, et que par là ils rentrent au monde par une autre porte. Je conviens que lorsqu'on a beaucoup vécu, beaucoup vu de choses qui dégoûtent, et beaucoup péché, on peut, quelque esprit qu'on ait, achever sa vie agréablement dans la retraite et dans la pénitence. Mais ce nouveau et différent plaisir vient même de l'action de l'esprit, qui, passant d'une chose à l'autre après s'être rassasié des choses du monde, chercfte ce qui lui est le plus opposé. Par la même raison, si ceux qui finissent par là y avaient commencé, il serait fort à craindre qu'ils ne cherchassent à finir par le monde, et qu'ils n'y finissent en effet, si l'honneur aussi bien que les lois de l'Etat ne s'opposaitînt à leur retour. Enfin vous avez trop d'esprit, il me semble, et vous êtes trop jeune pour une retraite (jui fait peur ot qui s'accommode difficilement avec l'esprit. Si vous étiez maître du vôtre pour en dimimuer l'action, la vivacité, la pénétration et

l'étendue, je dirais que vous pourriez le soumettre à ce silence perpétuel qui est une manière de mort pour Tesprit. Mais c'est votre esprit même (fui vous domine ; vous n*avez d'action de mouvement et de connaissance que ce qu'il vous en donne ; ainsi vous lui êtes soumis et il est votre maître. Il se vengera sur vous si vous le traitez contre sa nature ; il faut donc la connaître parfaitement avant que de vous attacher par des liens que vous ne puissiez plus rompre. Que serait-ce si, après l'éclat que vous allez faire , vous retourniez au siècle ? Il est encore temps , les choses sont comme entières, et vous y pouvez demeurer. Vous nous aviez promis, il y a peu, de prendre une charge au Parlement; vous deviez nous venir voir, disiez-vous, cette année; je ne puis encore croire ce qu'on dit au contraire que vous ne me le mandiez vous-même ; mais ne me le mandez pas, mon cher Monsieur, je serais trop fâché de l'apprendre par vous que vous n'ayez pensé mille fois auparavant à ce que vous voulez faire. C'est de tout mon cœur que je vous le dis, ne vous pressez pas; l'esprit change comme le reste et plus que le reste des antres choses. Vous pourrez ne vouloir pas dans quelque temps ce que vous voulez à l'heure qu'il est. En ce cas-là vous me saurez bon gré de vous avoir écrit avec tant d'instance ; cependant pardonnez à ma tendresse pour vous et à ma passion de vous voir aussi heureux que vous méritez de Tètre, et croyez que je suis sans réserve votre etc.

BHULART.

Page 1