‹ Choix de lettres inédites écritesChapitre 2 sur 55 · DISCOURS PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

Je ne suis pas maître de l'honneur de ma charge; et, puisque mes devanciers l'ont maintenue pendant plusieurs siècles si entière, qu'ils n'ont laissé aucun exemple de ce qui se propose, ai-je tort de vouloir éviter le reproche que me feraient mes successeurs, de n'avoir pas su lui conserver ce qu'on a bien su lui acquérir?....

[Lettre de Bru lait à Pélisson.)

Un auteur d'un vrai talent , mais appartenant à cette école historique qui incline à forcer le caractère des époques en appropriant les besoins des temps passés à ceux du temps actuel, M. Alexandre Thomas, a écrit quelque part, au sujet des lettres que nous publions : « Cette correspondance est une des sources les plus précieuses que l'on puisse consulter pour étudier les affaires sérieuses du royaume sous Louis XIV. Les grands administrateurs de l'époque s'y peignent eux-mêmes. On y voit tout le secret de leur conduite, en même temps que la diversité de leur esprit. On y lit facilement, on aime vite ce style simple et familier qui convient aux gens pressés d'agir, qui va droit au but et dit les choses sans autre ambition que de les dire. On saisit sans trop d'efforts ce mécanisme caché du régime absolu, quand on le voit expliqué et pour ainsi dire démontré dans ses détails par ceux-là même qui en réglaient la marche. L'œuvre était laborieuse ; mais les hommes qui l'entreprirent avaient tous ces solides mérites qu'il faut à des fon-

dateurs : c'étaient des caractères vigoureux, avec des idées justes. On reconnaîtrait les lettres de Colbert avant d'avoir vu sa signature. Celles du premier La Vrillière, qui, jusqu'à 1669, époque de si retraite, sont les plus nombreuses, attestent une capacité, une science pratique à laquelle la renommée n'a pas rendu toute justice. Chargé d'affaires moins éclatantes que celles de Colbert et Louvois, il leur prête constamment la sagesse et Ténergie de son concours. La publication de cette rare correspondance, qui comprend les plus belles années du règne de Louis XIV, serait un véritable service. »

Rien n'est mieux fondé que ce jugement porté sur un recueil oublié de nos jours, par un de nos plus savants professeurs de Faculté, et qui, dans une œuvre de parti, mais pleine d'attraits, Une Province sous Louis XIV, ranima en Bourgogne, il y a quinze ans , le goût des études historiques. Déjà le président Bouhier avait reconnu l'importance de ces lettres, en les considérant comme le témoignage le plus sûr des événements qui avaient marqué le mouvement politique de cette province pendant la plus belle période de l'ancienne monarchie (1).

Des autorités aussi compétentes confirmeraient l'utilité du but

(1) Ce recueil, qui se compose de plusieurs volumes in-f° contenant plus de deux mille lettres, est écrit en caractères du XVIIe siècle. Il porte sur la reliure de chacun les armes du Premier Président, c'est-à-dire de gueules à une bande d'or chargée d'une traînée de sable, accompagnée de cinq barillets de même; supports deux griffons d'or. Ce signe indique assez qu'il avait appartenu à ce magistrat qui, en gardant copie des actes de son administration, n'avait fait que suivre l'exemple des principaux Ministres de son siècle. Depuis sa mort, cette correspondance avait, par la suite du temps, passé entre les mains du président Bouhier, parmi les manuscrits duquel elle figurait, ainsi que le [trouve une mention pcrite de sa main en tête de chaque volume. L^

que nous nous sommes proposé d'atteindre, quand l'Histoire, que nous venons de publier, de l'ancien Parlement de Bourgogne ne nous en imposerait pas le devoir. Nous accomplissons ainsi le dessein, que nous avions conçu d'abord, de mettre en ordre, dans un travail séparé, le choix de ces documents, après qu'une étude plus approfondie des événements auxquels ils se rapportent nous aurait fait juger ceux qui devaient être sauvés de l'oubli. L'intérêt si empressé qui a salué l'apparition du premier ouvrage nous a aussi soutenu dans cette entreprise, protégée, à cause de son caractère irréfragable, par d'illustres encouragements.

Quoi de plus propre, en effet, pour connaître les mœurs d'une époque, ainsi que les hommes d'Etat et de robe qui s'y trouvèrent mêlés, que de les surprendre dans ces communications presque familières qui découvrent leurs plus secrètes pensées et en même temps celles du maître qui les inspira? Dans ces rapports journaliers, où l'habileté fait place à une sorte d'abandon entre des hommes que les détours n'eussent pu aisément tromper, le lecteur apprendra à pénétrer ce qu'ils ont laissé entrevoir sous ces formes rapides du style, imposées par les soins dus à l'administration d'un vaste empire. Rien

surplus des lettres que nous y avons ajoutées appartient à des sources non moins authentiques que nous mentionnons à leur place. De nombreuses fautes dans ces manuscrits, résultant de la négligence des copistes, ne nous permettaient pas de les corriger nous-même, sans risque de porter arbitrairement atteinte à ces formes surannées qui disparaissaient d'ailleurs chaque jour, à mesure que la langue venait à s'épurer. Nous avons dû, dès lors, supprimer partout l'orthographe du temps; de sorte que ce qui serait sans excuse pour l'impression de manuscrits originaux sera suffisamment justifié par cette cause. (Voir à la Ribliothèque de la ville de Dijon. n° 3ii des Mss,)

n'est donc plus précieux que leur témoignage, et l'on peut dire qu'il est aussi le moins suspect. Sous un règne comme celui de Louis XIV, nous y verrons ce que fît en Bourgogne, durant sa longue carrière, un des plus grands magistrats du XVIIe siècle, en lutte avec des hommes supérieurs à lui en autorité, mais audessous desquels il ne resta pas par le mérite. C'est ainsi qu'après avoir jugé le Premier Président Brulart comme chef du Parlement, il ne sera pas moins curieux de le considérer dans ses rapports de subordination, où il fit plier ses habitudes tout en restant fidèle à ses maximes qui furent le plus souvent celles de sa Compagnie. Contraste singulier qui ne changera rien au portrait que nous avons tracé de ce personnage, mais lui attribuera un caractère de plus, celui d'avoir su se prêter aux situations et en tirer avantage. Aussi ferme que nous l'avons vu dans ses harangues et dans sa vie, nous le retrouvons dans ses lettres, habile, délié, pénétrant, ami des tempéraments qui terminent les affaires et des réconciliations qui sont la garantie de la paix entre les grands Corps; mettant surtout sa gloire à réussir dans ces actes ignorés de la foule et où.il sait si bien se transformer lui-même; en un mot, administrateur de premier ordre, en même temps qu'il reste un magistrat de premier rang.

Sous un autre aspect, on verra dans cette correspondance, se mouvoir par une impulsion uniforme, les ressorts d'une administration régulière, au lieu de ces tiraillements d'autorité qui avaient énervé le pouvoir pendant l'époque si orageuse d'une minorité. L'histoire de la royauté pendant les troubles de la Fronde avait pu faire présager le règne qui leur succéda, et dont la mission fut de soumettre un parti turbulent qui avait mis la France à deux doigts de sa ruine. Telle est la réaction

qui se manifeste dans le monde politique à la suite des grandes commotions, et ramène les sociétés, en les sauvant, à la loi de leur durée. L'avènement de Louis XIV au gouvernement de l'Etat avait été le signal de cette réaction, qui dut s'appliquer moins aux hommes qu'aux idées dont la nation était imbue ; seulement, le but, à peine atteint, fut-il dépassé par des fautes communes, ainsi qu'on en jugera par un recueil de pièces, où toutes viennent se réfléchir.

Ce rapprochement de deux époques dominantes du XVIIe siècle se fait surtout sentir par les influences contraires que nous venons d'indiquer, et qui forment comme le premier choc des intérêts d'Etat avec l'opinion du temps assujétie au gouvernement d'un seul. L'opposition inquiète qui, durant la Fronde , avait altéré les mœurs nationales , survécut ainsi en Bourgogne aux causes qui l'avaient produite Cette province fut, parmi toutes les autres, celle qui conserva le plus longtemps son gouvernement municipal et jusqu'aux allures libres de son Parlement. Durant plusieurs années ses institutions lui demeurèrent, surmontées par la puissance royale , mais non dépourvues de cette vie politique qui, dans une lutte sans proportion, retarda leur perte ou leur décadence. A côté des Etats et du Parlement, on voit cette lutte se manifester encore dans les mœurs et dans la littérature, ce champ de bataille des partis vaincus (1) ; en d'autres termes, dans des passions d'une autre

(1) La célèbre solitude de Port-Royal était devenue le centre d'une secte de mécontents , gouvernée par des hommes de génie. Louis XIV ne s'y trompait pas, et il regardait la faveur publique qui réclamait pour eux, comme un reste des tracasseries de la Fronde. Ainsi l'in-

époque, sous un régime qui ne les comporte plus et qui fermentent plus au dedans qu'à la surface d'une société qui se renouvelle lentement.

Dans cette réaction des souvenirs du passé contre le présent, une sorte de licence semble régner en même temps qu'un grand despotisme : l'une vient des Corps électifs ou privilégiés ; l'autre, de la puissance d'un seul, qui est le Roi. Il faut lire la correspondance que nous publions pour juger des résistances que rencontre, au milieu de cet antagonisme, le gouvernement de Louis XIV de la part d'institutions qu'il croyait désarmées, et qui, comme le Parlement, deviennent souvent agressives. A défaut des questions politiques restées plus rares, ce dernier Corps a transporté son opposition sur le terrain des questions vulgaires, où il se montre le plus opiniâtre. Aujourd'hui, tout lui est bon pour exercer ses forces maîtrisées qu'il entretient, faute de mieux, dans des luttes sans raison. C'est ainsi que le règlement du Palais, qui tend à séparer dans une sage mesure l'autorité du Prince de la sienne, devient, de la part de cette Compagnie, l'occasion des plus grands désordres, bien que dressé sur les bases qu'elle avait ambitionnées depuis plus d'un siècle. La cause en est le syndicat, sorte de triumvirat que ce règlement supprime, et qui, fondé sur l'élection , confère , par une usurpation récente , à deux conseillers le droit d'assujétir le chef du Parlement à leur domination, qui est celle du plus grand nombre.

fortune de Fouquet, condamné par des juges de Cour, fut- elle maudite par les gens de lettres, malgré des déprédations que tout le monde avouait, mais dont l'esprit de parti n'eût pas voulu qu'on lui demandât compte.

Cette invention de la révolte contre un chef haï, avait été concertée par le Parlement après la Fronde pour punir le Premier Président La Marguerie de la guerre acharnée qu'il avait faite durant cette époque à la Compagnie, alors qu'il était intendant de Bourgogne, guerre qu'elle ne lui pardonna jamais. Marguerie forcé de se démettre, le syndicat dénaturé était resté sous son successeur comme une conquête qui ne demeura pas stérile, ainsi qu'il arriva après le lit de justice de 1658. Le Parlement, dont cette institution était devenue l'appui dans ses envahissements intérieurs, n'y renonça que de force, à la suite d'une lutte qui montre jusqu'où l'esprit de corps peut s'égarer.

Les édits du Roi, ailleurs acceptés, rencontrent aussi de sa part une opposition violente. Sans discernement et comme de parti pris, il s'oppose aux meilleures lois comme à autant d'entreprises sur ses droits et constituant ce qu'il appelle des usurpations, La plus importante des réformes, celle qui tend à rétablir l'ordre dans les finances, excite principalement sa colère ; il s'agissait de la vérification des dettes des communes. Cette mesure, un des actes les plus importants de l'administration de Colbert, devait préparer pour l'avenir l'établissement du crédit dans le royaume. Jamais précaution plus sage ne fut mieux justifiée. Tous les hommes d'Etat qui avaient gouverné la France en avaient senti le besoin, sans oser le satisfaire. L'abus était presque aussi ancien que les institutions municipales, et la Couronne l'avait favorisé sans le vouloir. Avant qu'elle ne fût accomplie, peu importait au souverain l'emploi qui était fait du produit des tailles, une fois qu'il avait perçu la part qui en revenait au trésor, et qui se prélevait avant toute chose. De là l'intérêt des exacteurs à y satisfaire pour échap-

per à la vigilance du gouvernement central. Ces spéculateurs, appartenant à la classe de la bourgeoisie, étaient, par ces abus, devenus une puissance dans chaque commune, où ils disposaient en maîtres des charges de l'édilité. 11 est curieux de lire, dans une lettre de Bouchu à Colbert, les avantages qu'ils en obtenaient pour eux et leurs familles, depuis la fortune jusqu'aux honneurs. Ajoutons les taxes qu'ils ne craignaient pas de doubler pour satisfaire à ces rapines affectées à des voyages, festins, présents et autres dépenses de même nature; épargnantes plus puissants et se faisant exonérer à leur tour. Ces hommes étaient les mêmes qui, lors de la réforme des octrois, avaient acheté à vil prix les biens communaux qu'ils devaient restituer plus tard ; aussi est-ce de leur part que devaient venir les premières résistances. Colbert l'avait prévu, et ils ne manquèrent pas d'en exciter de sérieuses. De son côté, ce le bas peuple, » dont les souffrances allaient trouver un remède dans la vérification des dettes, la défendit par des violences qui furent poussées jusqu'à la révolte. Le Parlement, qui n'approuvait aucune mesure qu'il ne l'eût conseillée , osa lutter contre celle-ci, la plus utile de toutes, mais qui atteignait ses partisans les plus intéressés. Suspect à la Coupelle ne lui laissa pas même le droit de réprimer des désordres commis par des ennemis de sa politique et il eut le déboire d'en voir charger l'intendant, bien que récusable à un titre opposé. Telle est l'explication sommaire des conflits nombreux qu'engendra en Bourgogne cette grande réforme.

Le même esprit d'insubordination de la Compagnie se manifeste encore dans d'autres occasions non moins sérieuses. Ainsi, l'ordonnance de Bordeaux sur les gabelles, qui était

un premier pas vers l'unité financière, ne fut publiée qu'après deux années de négociations, et sur les plus vives instances de Colbert. La fameuse ordonnance de 1667, plus connue sous le nom de Réformation de la justice dont elle simplifia les rouages en les purifiant, n'échappa à ces lenteurs que sur les ordres de l'intendant et du lieutenant de Roi dans la province, entrés aux Chambres assemblées. Déjà en avait-il été de même de sa part d'autres édits indispensables aux finances de l'Etat, tels que ceux relatifs au nombre des officiers de justice subalternes ou aux usurpateurs de la noblesse. En un mot, en face de ce gouvernement qui semble si absolu, il n'est pas un édit fiscal que ce Corps ne marchande, pas une mesure utile qu'il ne débatte, pas un intérêt public qu'il ne pèse au gré de son amourpropre engagé. 11 reste ainsi le Parlement de la Fronde, moins la guerre civile dont la nation fatiguée ne veut plus et qu'il ne pourrait plus lui-même ranimer.

Trois ans auparavant des désordres d'un autre genre avaient éclaté à sa barre et dans son sein. On avait vu la Compagnie, sous de faux dehors de répression, faire cause commune avec les procureurs dans la résistance que ces officiers avaient opposée à la conversion de leurs charges en offices royaux. Cette résistance s'était manifestée par le refus de ceux-ci de postuler, ce qui avait fait suspendre à plusieurs reprises le cours de la justice. Louis XIV irrité en accuse le Parlement, en rappelant à sa mémoire « des temps dont il ne souffrira pas, dit-il, le retour. » Pour combler la mesure, les avocats généraux eux-mêmes, blessés d'un arrêt du Conseil qui a réduit leur privilèges, ne craignent pas, plus tard, d'abandonner leurs fonctions. Ainsi voit-on en peu d'années, et ce sont

les plus brillantes du grand règne, les clameurs et la désertion de quelques gens de robe tenir en échec l'autorité royale, que le grand Corps qui suscite ou soutient en secret leur révolte, n'ose plus attaquer en face.

A la même époque, la politique modérée des Etats de Bourgogne était venue former avec celle du Parlement un contraste qui rendait plus frappants les torts de cette Compagnie. Après avoir refusé de recevoir dans leur sein des membres pourvus de licence du Roi, ils avaient défendu avec succès la juridiction des Elus, leurs délégués en matière d'impôts. Leurs remontrances sur les abus dans la recherche des faux nobles, afin d'accroître le nombre des contribuables, furent écoutées, et les agents du fisc , qui avaient en cela malversé , obligés de restituer le produit de leurs déprédations. Les mêmes Etats avaient obtenu du Roi, malgré un édit contraire, le maintien de leur juridiction, qui rendait deux Chambres de leur ordre réunies, juges d'appel de la sentence de l'une des trois dont ils se composaient. Plus tard, ils s'opposèrent aux exigences des grandes fermes, qui frappaient les consommateurs et dénaturaient la forme de l'impôt du prince, abandonnée à l'arbitraire des traitants. S'ils avaient repoussé l'union administrative , ils acceptèrent l'union douanière qui donnait à la Bourgogne des débouchés plus avantageux sur les marchés français que sur les marchés étrangers. Le libre échange n'y comptait dès cette époque aucun partisan avoué, si ce n'est, si l'on peut l'appeler ainsi , celui des grandes provinces françaises entre elles, et qui fut nommé Y union nationale, premier pas fait par chacune d'elles vers l'unité politique. En 1659, ils avaient fait surseoir, malgré la dé-

claration de 1652, à l'exécution de l'édit des francs-fiefs, qui favorisait la possession en roture des biens nobles , et flattait ainsi la vanité bourgeoise en dépréciant les terres patrimoniales. Enfin en 1693, au milieu du grand règne, ils obtinrent un triomphe plus éclatant encore en faisant abolir le droit de franc-aleu roturier pour les terres reconnues franches, c'est-àdire comme ne dérivant pas du fief ou de la censive. C'étaient là les maximes du droit romain et de nos plus anciennes coutumes substituées à un impôt qui, par l'empire d'une présomption légale, grevait tous ces héritages en France d'une dette de libération. La plupart de ces concessions sur des édits qui aboutissaient à de nouveaux subsides, furent de la part de la Cour autant de sacrifices d'argent à une époque où, sous l'empire des besoins si impérieux du fisc, on battait monnaie de toutes parts. Cette condescendance d'un gouvernement qui ne transigeait guère avec les remontrances ne doit pas rester ignorée pour l'histoire de ces temps, trop souvent défigurée de nos jours. En cela , les Etats avaient mérité de la Cour une justice qui ressembla à de la faveur, tant les exemples en furent rares ailleurs. En argent, ils avaient aussi, par le vote régulier du don gratuit, excédé plus d'une fois les ressources de la province, soutenus en cela par l'amour, pour leur Roi , de populations restées fidèles. Dans Tordre civil, ils s'étaient enfin associés aux grandes réformes de la législation et des finances, pendant que le Parlement ne se soumettait sur aucun point et harcelait le pouvoir par des tracasseries, quand il n'osait l'attaquer dans des luttes plus périlleuses. Le gouvernement de Louis XIV régla sa marche sur ces différences de conduite et de caractères : les Etats furent écoutés dans les derniers efforts de leurs liber-

tés; le Parlement, au contraire, traité en ennemi. Ce fut justice, si ce ne fut pas un calcul pour rendre la punition de ce dernier Corps plus amère.

Le lit de justice de 1658, tenu à Dijon et les événements qui l'avaient suivi, devenaient donc une leçon perdue pour le Parlement, de même qu'il fut de sa part l'occasion d'une révolte dont aucun de ces Corps n'avait encore donné l'exemple. Interdit par le souverain, mais bientôt rappelé, l'orgueil humilié par la disgrâce prend chez lui la place de la reconnaissance. L'assurance de la soumission de tous ses membres donnée par Brulart, et qui a été la condition de leur retour, est devenue pour eux un souvenir incommode, dont peu s'en faut qu'ils ne lui demandent compte. A peine rétablis dans leurs fonctions, des actes multipliés font voir si dans ces cœurs endurcis il reste autre chose que des rancunes. Ainsi en avait-ii été après les pardons de la Ligue accordés par un Roi magnanime. Maintenant, et le même jour où le dernier des proscrits a repris son siège au Parlement, des cris confus, des motions extrêmes pour rétablir dans son entier la puissance contenue de cette Compagnie étouffent la voix du Premier Président. Des scènes, dont on lira les détails, souillent le sanctuaire des lois , causées par ceux à qui la garde en est confiée. Brulart rend compte de ce désordre aux Ministres dans des lettres pleines d'amertume ; le Gouvernement s'en indigne et éclate en reproches. La guerre va recommencer de plus fort, et sera suivie contre ce Parlement d'inévitables vengeances dont l'exil ne sera plus le moyen, mais l'institution elle-même, désormais vaincue ou tyrannisée.

C'est ainsi que des hommes accoutumés par tradition à lut-

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