‹ Choix de lettresChapitre 118 sur 494 · A M. DE LA NOUE · texte numérisé non relu

A M. DE LA NOUE

A. Cirey, le 3 avril (1739).

Votre belle tragédie, monsieur, est arrivée à Cirey*, comme les Maupertuis et les Bernouilli^ en partaient. Les grandes vérités nous quittent; mais à leur place les grands

1. Allusion à la Voltaii-omanie ; voy. la lettre précédente. Voltaire écrivait à Lefranc quelques jours après (14 avril), toujours à propos de Mahomel H : « En vérité tout homme de lettres qui n'est pas un Iripon est mon frère. J'ai la passion des beaux-arts, j'en suis fou.

Voil.-i pourquoi j'ai été si affligé quand les gens de lettres m'ont persécuté : c'est que je suis un citoyen qui déleste la guerre civile, et qui ne la fais qu'à mon corps défendant. »

2. M. Desnoiresterres(yoZ/rtîrcà Cirey, p. 149) croit qu'il est question, non plus de Sésostris (voy.

p. 82, note 2), mais d'Alzaïde, qui ne fut représentée qu'en 17ii.

3. Jean Sauvé de La Kouc, né en 1701, mort eu 1761, était à la

fois acteur et écrivain. C'est lui qui joua, l'année suivante, le Mahometde Voltaire à Lille. Il était fort laid, et, tout en lui reconnaissant du talent, Voltaire le traitait de vilain xinge. — La m.eilleure pièce de La Noue est la comédie de la Coqiietle corrigée.

4. Mahomel II, communiqué en manuscrit par l'entremise de Cideville. Voy. la lettre précédente.

o. Sur Maupertuis, voy. p. 99, note 1. — Bernoulli (Jean), né en 1667, mort en 1748, était, comme son aine Jacques, un grand géomètre suisse. Il consacra sa vie à développer les découvertes mathématiques de Leibnitz. San second lils, Daniel Bernoulli, occupe une place distinguée comme physicien et naturaliste.

sentiments et de très beaux vers, qui valent bien des vérilés, nous arrivent.

Mme la marquise du Chàtelet a lu votre ouvrage avec autant de plaisir que le public l'a vu*. Je joins mon suffrage au sien, quoiqu'il soit d'un bien moindre poids, et j'y ajoute mes remerclments du plaisir que vous me faites, et de la confiance que vous voulez bien avoir en moi.

Je crois que vous êtes le premier parmi les modernes qui ayez été à la fois acteur et auteur tragique; car celui qui donna Hercule sous son nom- n'en était pas l'auteur; d'ailleurs cet Hercule est comme s'il n'avait point été.

Ce double mérite n'a guère été connu que chez les anciens Grecs % chez cette nation heureuse de qui nous tenons tous les arts, qui savait récompenser et honorer tous les talents, et que nous n'estimons et n'imitons pas assez.

Je vous avoue, monsieur, que je sens un plaisir incroyable quand je vois des vers de génie, des vers nobles, pleins d'harmonie et de pensées; c'est un plaisir rare, mais je viens de le goûter avec transport.

Tranquille maintenant, l'amour qui le séduit Suspend son caractère, et ne l'a point détruit.

Sur les plus turbulents j'ai versé les faveurs;

A la fidélité réservant la disgrâce,

Mon adroite indulgence a caressé l'audace.

(.\cle I, se. I.)

Dans leurs sanglantes mains le tonnerre s'allume, Sous leurs pas embrasés 1? terre se consume*.

Page 1