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A LA MEME

A Potsdara, le 13 octobre (1750).

Nous voilà dans la retraite de Potsdam; le tumulte des ■fêtes est passé, mon âme en est plus à son aise*. Je ne suis pas fâché de me trouver auprès d'un roi qui n'a ni cour ni conseil. Il est vrai que Potsdam est habité par des moustaches et des bonnets de grenadier; mais, Dieu merci, je ne les vois point. Je travaille paisiblement dans mon appartement, au son du tambour. Je me suis retranché les dîners du roi; il y a trop de généraux et de princes. Je ne pouvais m'accoutumer à être toujours vis-à-vis d'un roi en cérémonie, et à parler en public. Je soupe avec lui en plus petite compagnie. Le souper est plus court, plus gai et plus sain. Je mourrais au bout de trois mois, de chagrin et d'indignation, s'il fallait diner tous les jours avec un roi en public.

On m'a cédé, ma chère enfant, en bonne forme, au roi de Prusse^. Mon mariage est donc fait; sera-t-il heureux? Je n'en sais rien. Je n'ai pas pu m'empècher de dire oui. Il fallait bien finir par ce mariage, après des coquetteries de tant d'années. Le cœur m'a palpité à l'autel. Je compte venir, cet hiver prochain, vous rendre compte de tout, et peut-être vous enlever. Il n'est plus question démon voyage d'Italie ; je vous ai sacrifié sans remords le saint-père^

1. C'était la deuxième fois que Voltaire venait à Potsclam depuis son arrivée à la cour de Prusse ; il avait passé à Berlin la lin d'août et tout le mois de seplcmbre.

2, Louis XV avait fait réponse à Frédéricqu'il autorisait volontiers le séjour de Voltaire en Prusse ; mais il avait dit à Versailles « que c'était un fou de plus à la cour de

Prusse et un fou de moins à la sienne ». Voltaire espérait garder sa charge d'historiographe; elle fut donnée à Duclos. 11 conserva du moins le titre de gentilhomme ordinaire avec 2000 livres de pension.

3. Benoit XIV, qui avait si spirituellement accepté la dédicace de Mahomet,

VOLTAIRE

et la ville souterraine*; j'aurais dû peut-être vous sacrifier Potsdam. Qui m'aurait dit, il y a sept ou huit mois, quand j'arrangeais ma maison avec vous, à Paris, que je m'établirais à trois cents lieues, dans la maison d'un autre? et cet autre est un maître^! Il m'a bien juré que je ne m'en repentirais pas; il vous a comprise, ma chère enfant, dans une espèce de contrat qu'il a signé avec moi, et que je vous enverrai; mais viendrez-vous gagner votre douaire de quatre mille livres ^î

J'ai bien peur que vous ne fassiez comme Mme de Rottembourg, qui a toujours préféré les opéras de Paris à ceux de Berlin*. 0 destinée! comme vous arrangez les événements et comme vous gouvernez les p."uvres humains!

Il est plaisant que les mêmes gens de lettres de Paris qui auraient \oii\um'e xleymiuey^, il y a un an, crient actuellement contre mon éloignemenf, et l'appellent désertion. Il semble qu'on soit fâché d'avoir perdu sa victime". J'ai très mal fait de vous quitter, mon cœur me le dit tous les jours plus que vous ne pensez; mais j'ai très bien fait, de m'éloigner de ces messieurs-là.

Je vous embrasse avec tendresse et avec douleur.

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