A MADAME DLliMS
A Maycnce, le 0 de juillet (1753)*.
Il y avait trois ou quatre ans que je n'avais pleuré, et jo comptais bien que mes vieilles prunelles ne connaîtra ion t plus cette faiblesse, jusqu'à ce qu'elles se fermassent pour jamais. Hier, le secrétaire du comte de Stadion- me trouva fondant en larmes; je pleurais votre départ et votre séjour; l'atrocité de ce que vous avez souffert perdait de son horreur quand vous étiez avec moi ; votre patience et votre courage m'en donnaient ; mais, après votre départ, je n'ai plus été soutenu.
Je crois que c'est un rêve; je crois que tout cela s'est passé du temps de Denys de Syracuse'. Je me demande s'il est bien vrai qu'une dame de Paris, voyageant avec un passe-port du roi son maître, ait été traînée dans les rues de Francfort par des soldais, conduite en prison sans" aucune forme de procès, sans femme de chambre, sans domestique, ayant à sa porte quatre soldats la baïonnette au bout du fusil, et contrainte de souffrir qu'un commis de Freytag, un scélérat de la plus vile espèce, passât seul la nuit dans sa chambre. Quand on arrêta la Brinvilliers*,
1. L'oncle et la nièce étaient en libcrlé depuis deux jours. Mme Denis avait repris le chemin de Paris; cette lettre, qui la suit de près, est destinée à servir de pro tcslalion contre l'avanie de Francfort, aux yeux de la société parisienne et de la cour de France.
En eflel, Mme Denis écriait le 26 août: « 11 n"y a personne en France, je dis personne sans aucune exception, qui n'ait condanmé C'<Uc violence mélCe de
tant de ridicule et de cruauté.
Elle donne des impressions plus grandes que vous ne croyez. »
2. Le comte de S^tadion était conseiller intime de l'empereur etministre d'Élatde l'élecleui' de Mayence. Voltaire s'était servi de lui pour appuyer sa requête auprès de l'empereur (cf. la IcUrc précédente).